Ce que cette nature te dit
« Ce que cette nature te dit ». Elle m’a dit la sagesse matérialiste d’une famille, la magnifique inconsistance d’un jeune poète, puis elle m’a suggéré une question : et si les paroles et le repas d’Hong Sang-soo étaient des prières ?
Text: Giuseppe Di Salvatore
Regarder les films de Hong Sang-soo, c’est comme regarder le feu d’une cheminée : toujours le même et toujours différent. Comme pour le feu, un mélange unique de curiosité et d’hypnose berce notre âme. Le dispositif est toujours le même : des dialogues, les personnages souvent de profil, face à face autour d’une table, ou l’un.e à côté de l’autre en marchant dans un parc. La courtoisie coréenne nous gâte, elle passe immanquablement pour de la gentillesse, mais – on le sait – elle est destinée à se défaire, par des fissures presque invisibles, puis des craquements sonores, quelquefois une véritable déchirure. Les paroles et les repas tissent les limites mobiles des relations : relations familiales, relations de travail – et toute la palette des nuances entre les deux. La banalité du quotidien et les small talks constituent les micro-déserts d’où Hong, avec un art raffiné de la réduction, sait extraire des gestes et des mots, qui y résonnent, s’y posent, s’y gravent. Par leur travail karstique, ils préparent le terrain à un moment topique du film qui – lui aussi immanquablement – va arriver, souvent vers la fin, souvent en mangeant, encore plus souvent en buvant du makgeolli. C’est un moment pivot, où l’on touche quelque chose de sérieux et de vrai – que ce soit sur l’amour, la mort, la liberté –, quelque chose qui va nous rester durant plusieurs jours après la vision du film : une question ouverte, un éclair existentiel.
L’amour, la mort, la liberté, ces trois grands thèmes, justement, sont conviés dans Ce que cette nature te dit. Mais qu’est-ce qui caractérise ce film dans la vaste production du réalisateur coréen ? Si la nature à laquelle le titre se réfère est celle d’un jardin privé, étendu sur une colline tournée vers les étoiles, cette ouverture « cosmique » du jardin est constamment réabsorbée par la force centripète de la grande maison qui l’habite. Avec cette maison, c’est bien la famille, sa solidité et ses valeurs qui prennent vite le dessus sur la narration. Dans cette famille, l’esprit poétique du jeune protagoniste, amoureux de la fille cadette de la famille, est d’abord accueilli, puis intégré, mais dans une spirale de confrontation qui laisse émerger sa différence inconciliable. Il s’agit de la différence entre aspiration métaphysique et sagesse pragmatique, à laquelle se superpose sans pitié la différence sociale entre, respectivement, grande et petite bourgeoisie.
Ce qui donc semble marquer la spécificité de Ce que cette nature te dit, c’est bien l’orientation particulière du mouvement de révélation auquel Hong Sang-soo nous a habitué dans ses films. Si tous ceux-ci sont structurés par un arc qui déconstruit la bienveillance d’un certain formalisme coréen des mœurs et tend à une vérité ou tout simplement à une nudité de l’individu, la vérité que ce film nous montre n’est pas celle de l’art, de la transcendance ou de la sublimation existentielle. Au contraire, à travers l’humiliation de la belle âme du jeune protagoniste, l’arc narratif du film bute inexorablement sur un terrain presque matérialiste ou, mieux, sur un terrain où sagesse, savoir-vivre, humanisme et matérialisme cohabitent de manière heureuse. En réalité, je dirais que plus qu’une position nettement assumée, il s’agit chez Hong d’une préférence, une préférence principalement véhiculée par l’ironie. Est-ce que les envols métaphysiques et quelque peu nihilistes du jeune poète sont toujours réductibles à sa provenance sociale aisée (même si elle est volontairement refusée par lui-même) ? Ou devrions-nous croire à l’authenticité de ses convictions existentielles – et apprendre à se distancier du bon sens si confortable que la famille exprime ? C’est l’une des forces du film que la question demeure ouverte.
Dans l’expérience prolongée de Ce que cette nature te dit, après quelques jours de digestion du film, je me dois d’ajouter une coda à cette brève réflexion critique. Je ne sais pas si c’est à cause de la dévotion « religieuse » que le père de famille a consacrée à sa mère, ou bien à cause de la visite plutôt touristique que les trois jeunes protagonistes paient à des temples religieux, mais la religion semble jouer un rôle non marginal. Plus précisément, c’est la religion en tant que religatio, liaison, attachement, qui est mise en discussion, dans la tension entre lien affectif et liberté individuelle, entre amour et solitude. Dans cette perspective, c’est l’occasion de (re)découvrir comment tout le cinéma de Hong Sang-soo est profondément religieux, au moins au sens où le religieux – ici opposé au transcendant – est exploré dans sa dimension problématique. Auparavant, je disais que « les paroles et les repas tissent les limites mobiles des relations » : est-ce que les paroles et les repas qui font le langage du cinéaste Hong Sang-soo ne seraient rien d’autre que des prières ? Des prières qui, par déchirures ou par éclats, laisseraient émerger le blasphème de l’individu, de son existence, de sa transcendance ?
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Screenings in Swiss cinema theatres and at the Bieler Fototage / Journées photographiques de Bienne in the section "Vulnerabilities" at Filmpodium Biel/Bienne
Info
Ce que cette nature te dit | Film | Hong Sang-soo | KOR 2025 | 108’ | Berlinale 2026 | CH-Distribution : Sister
First published: April 17, 2026