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Braquer Poitiers

Braquer Poitiers

[…] Les gens qui peuplent le film ne font que jouer, fabuler, fictionner. Ils ne reflètent rien, aucun discours, aucune position sociale ou politique que l’on connaîtrait d’avance. Ils inventent, tout simplement. Mieux, ils imaginent.

[…] C’est une sorte de happening social, si vous voulez. Dans tous les cas, il y a un geste d’utopie.

Le cinéma est un jeu. C’est la belle leçon que l’on tire de Braquer Poitiers. Cela n’est ni banal ni futile : comme chacun sait, il faut prendre le ludique au sérieux. C’est du moins ce qu’aurait pu dire Gérard Genette, qui avait l’art du bon mot. Pour jouer, il faut oser, se défaire de la peur du ridicule, ce qui n’est jamais facile lorsqu’on est passé à l’âge adulte. Le temps d’un film, Claude Schmitz a su redevenir un enfant. Ou bien peut-être l’était-il toujours resté. Rares sont les cinéastes qui peuvent s’en vanter.

Jouer tout court

On ne joue jamais seul. Au commencement, il y a toujours un autre — le fameux ami imaginaire. Ils sont plusieurs dans Braquer Poitiers : Wilfrid, Thomas, Francis, Hélène et Lucie. Ensemble, ils nous racontent une histoire. Il ne sert à rien d’en parler sans dire d’abord comment le film a été fait. Claude Schmitz rencontre Wilfrid. Cela se produit par hasard, sur une plage belge où le premier tourne un court-métrage. De ces circonstances naît un projet de film, que le second produira — nous parlons d’un budget dérisoire : 15 000 euros, soit de l’argent de poche pour les professionnels de la branche. Le premier, qui a fait beaucoup de théâtre, emmène sa petite troupe chez Wilfrid, à la campagne dans les environs de Poitiers. Ce n’est pas une troupe comme on a l’habitude d’en voir sur les planches. Ce ne sont pas des acteurs, pas plus des amateurs que des professionnels, mais des gens, tout simplement — comme vous et moi, pourrait-on dire. Être des gens : voilà qui sonne bizarre. Ce n’est pas un métier, ni même un statut, cela ne se rémunère pas. On ne l’est pas par vocation, à temps partiel ou en dilettante ; on l’est, point. Voilà, en premier lieu, pourquoi Braquer Poitiers est un film important : parce qu’il nous parle des gens, alors que le cinéma d’habitude nous parle d’acteurs (professionnels ou amateurs, cela n’a guère d’importance). Ce n’est pas pour autant un film populiste, qui prétendrait nous faire entendre, une bonne fois pour toutes, en donnant un grand coup de poing sur la table (le cinéma populiste est souvent macho), la voix des « vraies gens », comme s’il en existait de fausses — alors que c’est justement impossible, ça ne se contrefait pas, d’être des gens. Dans Braquer Poitiers, nul ne cherche à être authentique, ni spontané, à représenter qui ou quoi que ce soit, pas plus la classe ouvrière que la bourgeoisie, les démunis ou les nantis, pas même les marginaux (ce qui n’empêche pas le film d’être politique, on le verra). Les gens qui peuplent le film ne font que jouer, fabuler, fictionner. Ils ne reflètent rien, aucun discours, aucune position sociale ou politique que l’on connaîtrait d’avance. Ils inventent, tout simplement. Mieux, ils imaginent. Braquer Poitiers parle de ce qu’il se passe lorsque l’on réunit des gens et qu’ils font un film ensemble.

Ces gens-là

Mais d’abord, qu’est-ce qui différencie les gens des acteurs ? Ce n’est pas une distinction théorique, encore moins ontologique. Cela renvoie plutôt à la manière dont un film est fait. Prenez Mektoub, my love (Abdellatif Kechiche, 2017) par exemple, un film qui a été tourné avec des acteurs amateurs. Le fait qu’il ne s’agisse pas de professionnels n’a précisément aucune importance au regard de la nuance qui nous intéresse. Amateurs ou non, cela reste des acteurs, ils font un métier d’acteur. Le film ne parle pas d’eux, de ce qui nourrit leurs rêves, pensées ou visions, mais de l’imaginaire d’Abdellatif Kechiche, qui instrumentalise leurs corps, les travaille, les dirige, si bien qu’à la fin, vous ne savez rien d’Ophélie, de Shaïn ou de Salime. Toute autre chose se joue dans Braquer Poitiers. Vous avez là des gens qui imaginent ensemble une histoire tout à fait improbable, tournée au jour le jour, suivant l’inspiration du moment. Le film part — et parle — d’eux. Chacun conserve son langage, son imaginaire, ses références propres, pour citer les termes que déploie Claude Schmitz dans un très bel entretien sur Critikat (avec Chloé Cavillier). Ces éléments sont la matière même du film, ce qui lui donne sa texture, lui insuffle cette étincelle de vie que les cinéphiles vont chercher au fond des salles obscures (rien n’est plus beau que lorsque le feu prend, lorsqu’on s’écrie, comme le docteur Frankenstein devant sa créature : It’s Alive !).

Il y a une scène qui illustre avec éclat cette manière de faire du cinéma. Cela se passe en début de soirée, durant l’été. Thomas et Francis sont nonchalamment attablés aux côtés de Wilfrid, qu’ils séquestrent dans sa propre maison et dont ils cambriolent le car wash, sans que celui-ci n’y oppose la moindre résistance. Alors que Ces gens-là passe à la radio, Francis se met à chanter par dessus Jacques Brel. On remarque qu’il connaît parfaitement la chanson, mot pour mot, qu’il sait habiter les pauses ménagées par le chanteur. Les autres se taisent. Wilfrid semble aux anges. Les deux voix se mêlent dans le silence du crépuscule. Plus rien d’autre n’existe, tout est comme suspendu. C’est un petit moment de grâce, né de la situation elle-même. Claude Schmitz a laissé sa caméra tourner, et paf, tout à coup quelque chose se passe de totalement imprévu, de non scripté — quelque chose qui nous révèle une part de Thomas, Francis et Wilfrid, de ce que cela veut dire pour eux d’être ensemble, de ce qu’ils font du temps qu’ils partagent, de la manière dont ils l’habitent.

Faire ensemble

Voilà d’ailleurs une autre raison pour laquelle Braquer Poitiers est un film qui compte : parce qu’il pose la difficile question de ce qu’être ensemble veut dire (je disais tout à l’heure qu’il s’agissait d’un film politique). On pourrait croire que c’est une farce, que rien n’est à prendre au sérieux (après tout, c’est simplement l’histoire d’une bande d’excentriques qui jouent aux voleurs et au volé), mais ce serait passer à côté de la réflexion essentielle que livre le film non pas sur le « vivre ensemble » — qui est un slogan creux, d’un niveau de généralité que seuls savent adresser les manuels de bonne vie —, mais sur le « faire ensemble », ou plutôt — parce que c’est aussi un terme très général et qu’il n’y a rien de plus particulier que Braquer Poitiers — sur le « faire un film ensemble ». C’est par là que Claude Schmitz révèle l’originalité de sa démarche de cinéaste.

On peut facilement passer en revue les exemples de films communautaires, qui cherchent à saisir, capter, voire renforcer les liens qui unissent les membres d’une communauté préexistante au film. Je pense notamment à Le lion, sa cage et ses ailes (1975-1976) d’Armand Gatti sur les communautés ouvrières de Montbéliard, qui est un chef-d’œuvre du genre. Claude Schmitz fait quelque chose de totalement différent : il crée une communauté, un ensemble, une famille — appelez ça comme vous voudrez — de toutes pièces, en allant chercher des gens (oui, des gens) à gauche à droite, des individus issus de nations, de milieux et de classes sociales diverses qu’il réunit, le temps d’un film, pour faire quelque chose, ensemble — peut-être inventer un imaginaire qui défie nos stéréotypes, la manière dont nous nous représentons les barrières de classes. C’est une sorte de happening social, si vous voulez. Dans tous les cas, il y a un geste d’utopie.

Encore

Qu’est-ce qu’il en reste après, une fois le film terminé ? C’est la question qu’aborde le court-métrage Wilfrid, sorte de making-of de et de suite à Braquer Poitiers. Tout à coup, c’est l’automne. Wilfrid se sent seul ; la communauté constituée autour du film lui manque. Il part alors à la recherche de celles et ceux qui ont joué avec lui pour les réunir, le temps d’une soirée, autour d’un feu. C’est sur cette image que s’achève le film : Wilfrid, ému, s’adresse à ses hôtes pour les remercier. Le feu sacré du cinéma et de la communauté se préserve. Voilà qui donne envie de faire des films.

First published: February 21, 2020

Braquer Poitiers | Film | Claude Schmitz | FR 2019 | 85’ | Cinéma Spoutnik Genève

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