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Braguino

[…] Ainsi, notre rôle de spectateur est immédiatement mis en question, et la caméra qui hésite sur les visages des Braguine semble vouloir s’excuser de leur imposer une autoreprésentation inattendue.

[…] Mais le film de Clément Cogitore n’est pas seulement une dénonciation politique. Il est tout d’abord une expérience des sens, et la découverte d’un biorythme étonnant où la relation de l’homme à la nature est faite de violence et respect à la fois, dans une osmose presque totale.

[…] Tout cela contribue à la grande sensualité du film, qui est renforcée par un montage vraiment extraordinaire (Pauline Gaillard) dans sa capacité de tenir ensemble fragmentation et expressivité : par ce biais, nous sommes parmi les Braguine, sans pour cela être les Braguine.

Dans les premières images de Braguino nous voyons, depuis un hélicoptère, la taïga sibérienne où se trouve le village de Braguino. Les nuages qui reflètent la forme de l’hélicoptère alternent avec l’immense étendue des arbres ; par contre, ce n’est pas l’image objective de la photographie aérienne que Clément Cogitore veut nous communiquer, mais plutôt le contraste entre l’intervention menaçante de la modernité et la grandeur immaculée de la nature. Le chef du clan des Braguine nous parle avant tout de l’isolement du lieu, de l’absence de l’homme et de toute civilisation autre que celle amenée et façonnée par ce groupe de chasseurs qui vit depuis quelques siècles dans une fière autarcie.

Mais il y a une exception, les Kiline, un autre clan, qui a successivement occupé les mêmes lieux, vit de l’autre côté de la rivière et mène avec les Braguine une guéguerre faite de provocations, de réclamations, de menaces. Entre l’hélicoptère et les Kiline s’établit donc une parenté dans l’usurpation, qui peut se prolonger en impliquant la caméra — et nous avec elle — par sa présence voyeuse, par sa violente plongée en hélicoptère sur la communauté de Braguino. Ainsi, notre rôle de spectateur est immédiatement mis en question, et la caméra qui hésite sur les visages des Braguine semble vouloir s’excuser de leur imposer une autoreprésentation inattendue. La solution de Cogitore à ce dilemme classique du film documentaire est celle de l’anthropologie radicale, c’est-à-dire celle de l’immersion, du regard subjectif entièrement restitué aux Braguine.

Braguino ne nous livre donc pas des informations objectives, mais nous place directement dans la vie quotidienne des Braguine, où les jeux des enfants, la chasse au canard et à l’ours, et la dénonciation de la mauvaise conduite des Kiline sont présentés avec le même degré d’importance. Nous ne savons pas s’ils sont tous victimes d’une dynamique de la haine et de la paranoïa, mais il est certain que le fort esprit d’indépendance qui a été forgé par la (sur-)vie dans un territoire isolé et rude n’aide pas à accepter les revendications des autres. En tout cas, les liaisons des Kiline avec les administrateurs de la ville, les licences de chasse obtenues si facilement, et finalement l’intervention irrespectueuse d’un hélicoptère militaire lié aux Kiline semblent tous profiler le cas hélas habituel d’une appropriation des terres par l’abus de pouvoir de fonctionnaires d’État corrompus.

Mais le film de Clément Cogitore n’est pas seulement une dénonciation politique. Il est tout d’abord une expérience des sens, et la découverte d’un biorythme étonnant où la relation de l’homme à la nature est faite de violence et respect à la fois, dans une osmose presque totale. En cela, le réalisateur mélange habillement histoire, conte et rêve : c’est un rêve qui ouvre le film et annonce les problèmes à venir. Dans ce contexte, le conflit entre les deux clans, alors, n’est rien d’autre que la figure de la perversion dont l’homme est capable. Braguino réussit ainsi à rendre toute l’absurdité de cette lutte entre voisins en soulignant les conditions de vie difficiles sur cette terre disputée. L’étendue homogène des forêts, l’isolement, le froid, la présence incontournable des moustiques, la menace des ours : si l’homme est capable de se disputer pour une telle vie, la guerre entre les hommes est pratiquement assurée sur tout le globe.

Mais sur ce fond de pessimisme anthropologique, Cogitore sait créer un langage cinématographique d’une grande sensualité et beauté, à travers lequel la personne est comme sauvée, car sa dimension réelle et non idéologique est mise en avant. La voix hors champ est presque toujours accompagnée par un écran noir, les séquences avec les enfants gardent une distance et un caractère fortuit qui évitent la mise en scène, les moments de la vie quotidienne sont capturés sous la forme du fragment et non pas avec l’intention de décrire, les plongées dans la nature sont toujours reliées à une activité concrète des Braguine, le regard sur les Kiline ne dit rien de plus que ce qu’en voient les Braguine. Tout cela contribue à la grande sensualité du film, qui est renforcée par un montage vraiment extraordinaire (Pauline Gaillard) dans sa capacité de tenir ensemble fragmentation et expressivité : par ce biais, nous sommes parmi les Braguine, sans pour cela être les Braguine. Que distance et empathie ensemble déterminent l’intensité de l’expérience cinématographique de ce film est dû également au complexe montage sonore (Julien Ngo Trong, Franck Rivolet) où la combinaison de sons synchrones et non synchrones, comme aussi des on et des off, nous fournit un parcours fait de rapprochements et d’éloignements, de présence et de distance, d’immersion et de réflexion à la fois.

Si une guerre doit éclater à Braguino, ses habitants ne pourront certainement pas garder la terre. Mais à la menace d’une probable expropriation, le film Braguino répond avec un témoignage de vie qui célébrera les Braguine à jamais — pour nous, une expérience cinématographique qui laissera certainement sa marque pour longtemps.

First published: April 12, 2018

Braguino | Film | Clément Cogitore | FR-FIN 2017 | 49’ | Cinéma CityClub Pully

Special mention of the Grand Prix of the International Competition at FID Marseille 2018

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