Arctic Link

Une plongée au fond des abysses, le long des câbles connectant l’humanité à internet.

Avec « Arctic Link », Ian Purnell signe un premier long métrage d’envergure colossale. Une croisière atmosphérique, hypnotique et sensorielle.

Quand le monde ne tient qu’à un fil…

Un paquebot massif flotte, spectral, au milieu de la nuit. Sur le pont, câbles, poulies, passerelles composent une architecture piranésienne en clair-obscur, captée par l’objectif d’un drone ondulant au rythme de la marée. « Imagine-toi internet comme une bête. De quoi aurait-elle l’air ? », demande une voix surgie des abysses. « Je pense qu’internet serait un chien », répond une autre, chantante et enfantine.

Un chien. Meilleur ami de l’homme, compagnon fidèle sans lequel celui-ci se retrouverait seul, isolé – tout comme les habitants et les habitantes des îles Aléoutiennes, un archipel reculé au large de l’Alaska. L’une des dernières régions du globe à ne pas être connectée à internet.

Ayant obtenu un accès inédit à bord d’un navire spécialisé dans la pose des câbles sous-marins de télécommunication, aussi appelé câblier, Ian Purnell et sa directrice de la photographie, Marie Zahir, embarquent dans le ventre du mastodonte vers les îles Aléoutiennes et documentent la traversée. Le résultat est une croisière atmosphérique, hypnotique et sensorielle.

La caméra suit les câbles, de leur composition (assemblage minutieux des fils électriques, gainage, tissage manuel de cordes) à leur immersion, vingt mille lieues sous la mer. Noir et jaune, visqueux et sinueux, le câble prend peu à peu l’allure d’une créature invertébrée fascinante, une forme vivante qui serpente entre les continents et qui nous relie les uns et les unes aux autres. Pour Ian Purnell, cette « bête » ressemble peut-être moins à un chien qu’à un serpent. Une longue couleuvre dont on ne sait trop si elle est inoffensive ou venimeuse, mais qui n’en demeure pas moins fragile et nécessite une attention constante.

Pour en prendre soin, tout un équipage est mobilisé à bord du navire. Des hommes, pour la plupart originaires des Philippines, tissent à la main les fils du web. Des autres, venus de Pologne, en surveillent les moindres mouvements, assis derrière une multitude d’écrans. Tout ce monde travaille jour et nuit, dans des conditions éprouvantes. Les ouvriers se retrouvent éloignés de leur famille pendant des mois, coupés du monde, soumis à des horaires longs les privant de sommeil. Des « veilles de vampires », comme ils les appellent, allant de six heures du soir à six heures du matin. Le capitaine, un Canadien, domine l’équipage, du haut de sa passerelle. Aux commandes du vaisseau, il entraîne dans son sillage la division inégale du travail et les hiérarchies d’un monde postcolonial globalisé, que ni les ondes d’internet ni celles de l’océan ne savent balayer.

Le montage, signé Chris Wright, fait s’entremêler ces séquences de la vie à bord, filmées sur le mode de l’observation, et des rencontres, plus ou moins intimes, avec des autochtones aléoutes qui voient leur existence bouleversée par l’arrivée – émancipatrice ? colonisatrice ? – des câbles de télécommunication. Une caméra placée sur le bras d’une pelle mécanique accompagne l’éventration de l’île : cahotée au rythme des mouvements de la machine, elle suit le creusement frénétique des tranchées dans lesquelles le serpent à peine sorti des eaux ne tarde pas à se faufiler.

En partageant l’espace de vie confiné de l’équipage du câblier pendant plusieurs semaines, à des kilomètres de la terre ferme, Ian Purnell capture des images rares et pleines de sensibilité. Il donne une matérialité, une forme, un visage et une voix, non seulement au dispositif invisible de la créature qu’est internet, mais aussi aux mains habiles et aux vies précaires qui la nourrissent.

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Arctic Link, le premier long métrage du Bâlois Ian Purnell, dont la production s’est étalée sur une dizaine d’années, a célébré son avant-première mondiale en compétition du Festival international du film documentaire de Copenhague en mars dernier. Il est maintenant nominé pour le Prix du cinéma de Bâle (Film- und Medienkunstpreise Region Basel).

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Arctic Link | Film | Ian Purnell | CH 2026 | 82’ | Nominated for Film- und Medienkunstpreise Region Basel 2026

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First published: May 13, 2026