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Archipel

Archipel

[…] Plus de mille îles se détachent du cours du fleuve Saint-Laurent. Leurs matières variées donnent forme au film de Félix Dufour-Laperrière, variation autour d’une intuition aussi lumineuse que poétique : tout territoire est un montage. L’archipel est assemblage par excellence.

[…] Dans les compositions graphiques du cinéaste, la richesse de l’hybride tutoie la vertu de l’épure : des formes mouvantes et mobiles s’incarnent à travers seuls quelques traits.

Au commencement, deux voix impriment de leurs timbres les images mouvantes qu’accueille l’écran. L’une, féminine, raconte ; l’autre, masculine, questionne. Des embryons de récits se forment, en creux desquels se dessine quelque chose comme un territoire – la possibilité d’un archipel. Plus de mille îles se détachent du cours du fleuve Saint-Laurent. Leurs matières variées donnent forme au film de Félix Dufour-Laperrière, variation autour d’une intuition aussi lumineuse que poétique : tout territoire est un montage. L’archipel est assemblage par excellence. Il résiste tant à l’homogénéité continentale qu’à la tentation insulaire. Encore reste-t-il à trouver les mots et les images pour exprimer son irréductible hybridité, à côté de laquelle catalogues raisonnés et autres inventaires sont condamnés à passer. Le cinéaste a su éviter cet écueil en composant son film à l’image du territoire qu’il cherche à chanter – comme un archipel, par entremêlement de voix et d’images de factures diverses, où les techniques de l’animation se succèdent avec une fluidité rugueuse, proche en cela de l’écoulement des eaux d’un fleuve.

Au fil de la navigation qu’il propose, ricochant d’un fragment de réel à l’autre, Archipel se heurte à des poncifs. Ceux-ci s’incarnent sous la forme d’extraits d’un travelogue des années 1940 consacré aux îles du fleuve Saint-Laurent. S’y formule un discours qui lisse les aspérités de l’Histoire, la violence du colonialisme, les inégalités de classe, les hiérarchies de genres pour servir un récit idyllique : celui d’une nation qui aurait su concilier sans heurts traditions rurales et prospérité industrielle. Félix Dufour-Lapperière s’emploie à brouiller cette lecture, dont l’uniformité réductrice contredit l’hybridité intrinsèque à la notion d’archipel. En cela, sa démarche peut rappeler le jeu auquel se livrait Paul Wright dans Arcadia (2017), hallucinant montage d’archives qui faisait voler en éclat le cliché d’une Angleterre paisible et bucolique. Là où le cinéaste britannique s’attaquait à l’illusion d’une homogénéité insulaire à travers la construction d’un gigantesque palimpseste d’images, l’artiste québécois travaille autour de la notion d’incertitude. L’existence du territoire n’est cette fois pas étoffée par stratification, mais carrément mise en doute : « tu n’existes pas », entend-on à plusieurs reprises proférer la voix masculine à l’adresse de son interlocutrice. L’archipel est une entité fragile, faite et défaite par le langage de celles.ceux qui l’imaginent. Aussi, Félix Dufour-Laperrière nous balade loin de la géographie terrestre ; sa constellation territoriale est avant tout composée de rêves évanescents, de bribes de pensées et d’observations fugaces.

La beauté d’Archipel est celle de l’humilité d’un regard. Comme dans Paysages avec figures absentes de Philippe Jacottet, mots et images ne se donnent jamais pour les choses qu’ils espèrent évoquer. Dans les compositions graphiques du cinéaste, la richesse de l’hybride tutoie la vertu de l’épure : des formes mouvantes et mobiles s’incarnent à travers seuls quelques traits. Félix Dufour-Laperrière sait que la matière de l’archipel est inépuisable. Les associations que cette réalité suggère s’étendent vers des horizons que nul ne saurait placer sur aucune carte ; et quiconque chercherait à les suivre serait amené.e à plonger dans les tréfonds insondables de la mémoire – des îles et de leurs habitant.e.s, passé.e.s et présent.e.s. Face à l’infini de ces données sensorielles, le cinéaste a fait le choix de l’esquisse et du tâtonnement : discours et images se déploient discontinus et incomplets – encore une fois, à l’instar de l’archipel. Par là, l’art de la suggestion se double d’une valeur éthique : la beauté de la saisie de l’évanescence du réel se combine à la justesse d’une vision qui n’emprisonne pas les choses dans des schémas perceptifs préconçus. Aussi, au terme du film, lorsque les mots se perdent dans le silence et que les images plongent dans le noir, l’archipel ne disparaît pas : il continue à vibrer en nous, comme mirage poétique.

 

First published: July 05, 2021

Archipel | Film | Félix Dufour-Laperrière | CAN 2021 | 72’ | Bildrausch Filmfest Basel 2021

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