Alpha

[…] Ce refus d’ériger une trajectoire unique, devient le geste même du film ; un mouvement organique et contaminant, où la fiction mute sans fin, au risque parfois de se brouiller elle-même.

[…] «Alpha» n’est pas une œuvre finie, c’est une œuvre vivante. Il ne s’agit pas d’un cinéma du manque, mais d’un cinéma du trop – un trop qui dérange.

Il y a des films qui prolifèrent dans l’angle mort des catégories, glissant d’un genre à l’autre, d’un récit à l’autre, sans jamais se fixer. Alpha, dernier opus de Julia Ducournau, appartient à cette lignée mouvante. Le dispositif narratif est d’apparence limpide : dans un futur proche, une étrange maladie transforme peu à peu les corps humains en matière minérale. Alpha, adolescente infectée présumée, affronte l’isolement, entre surveillance médicale et tensions familiales. Mais ce canevas dystopique se remplit vite. À mesure que le récit avance, il déborde de motifs et d’impulsions qui finissent par se mêler, se contaminer. Dépendance affective, désertion scolaire, quête d’identité, filiation brisée : chaque piste s’amorce puis se dissout dans une autre, sans hiérarchie ni résolution. Le film ne conclut pas : il se ramifie, se déplie, se recouvre. Ce refus d’ériger une trajectoire unique, devient le geste même du film ; un mouvement organique et contaminant, où la fiction mute sans fin, au risque parfois de se brouiller elle-même. C’est dans cette instabilité apparente, dans ce trop-plein ou cet inachèvement assumé, que Ducournau trace sa ligne.

C’est en ce sens un cinéma layering à l’œuvre dans Alpha. Par une logique d’accumulation plus que d’agencement, le film coud ses motifs les uns sur les autres. Les trames s’effilent mais ne s’annulent pas ; elles se superposent, se contaminent, se laissent traverser. Alpha devient alors un palimpseste cousu main, rapiécé, poreux ou un corps fictionnel dont chaque strate laisse apparaître par transparence les traces de la précédente, dans une matière vive et instable.

Ce refus de linéarité place très vite le·la spectateur·trice dans un inconfort brouillon. Difficile d’entrer dans ce désordre sans accepter de s’y perdre un peu, sans laisser ses repères se brouiller, ses attentes se faire contaminer. Car c’est bien cette contamination, aussi douce qu’insidieuse, que le film organise. Elle ne touche pas que les récits : elle agit aussi sur les affects, sur les regards, sur la façon dont l’autre devient une énigme mouvante. On croit suivre une histoire, on glisse dans une autre ; on croit reconnaître un corps, il se transforme. Ce trouble d’identification ou cette instabilité du sens ne sont pas des effets secondaires mais la forme même que prend, ici, la mise en jeu de l’altérité.

Le récit à fleur de peaux

Le virus qui pétrifie lentement les corps n’est pas si effrayant par sa nature que par les réactions qu’il déclenche. Ce ne sont pas tant les corps infectés que les corps sains qui entretiennent la rupture et cristallisent du même coup des marginalisations sociales déjà présentes. Comme pour s’élever en opposition à ces tentatives de figer un monde en plein délitement, la structure d’Alpha se dérobe à toute stabilité, refusant d’ériger un récit en monument là où les réalités marginales demeurent en friction.

Si rien ne s’installe durablement, rien ne disparaît non plus. Chaque piste entamée, chaque blessure effleurée reste là, sous la surface, recouverte mais jamais effacée. Le film avance non par résolution mais par recouvrement, comme une peau nouvelle sur une plaie ancienne. Ce corps-récit stratifié laisse apparaître ses cicatrices à travers les couches, dans une transparence trouble. « A dream within a dream » annonce Edgar Allan Poe dans un poème qu’Alpha récite en classe d’anglais, alors que des gouttes de son sang redouté tombent sur le rétroprojecteur et recouvrent l’œuvre du poète encore projetée en transparence. Et c’est peut-être ici que le film de Ducournau se fait le plus limpide : la contamination n’est plus seulement une affaire de biologie, mais une question de regard. Alpha devient surface de projection où s’impriment les jugements des autres. En faisant de ce corps infecté non une menace, mais un miroir des peurs collectives, il déplace la question de la maladie vers celle de l’exclusion. Le danger n’est plus tant ce qui se transforme, mais ce que l’on choisit de ne plus voir.

Loin du rejet, Alpha pratique le recouvrement. Addiction, crise familiale, peur de la contagion, déscolarisation, quête d’identité : autant de récits cohabitant sans hiérarchie. Le film devient un corps stratifié, porteur de cicatrices et de rémanences. Un récit vivant : un organisme qui mute, digère, recrache.

L’équilibre en trans-apparence

Le cinéma en layering de Ducournau est une guerre des récits, un emboîtement conflictuel. Chaque tentative narrative est cristallisée par la norme, et chaque cristallisation appelle une fuite, une mutation. Dans cette opposition, deux régimes s’affrontent : celui des corps sains, qui impose la stabilité et rejette le changement ; et celui des corps contaminés, mouvants et pluriels, en constante expansion. Alors que le premier cherche à ordonner, le second prolifère sans carte ni programme, laissant coexister les contradictions avec les affects orphelins.

C’est dans ces interstices entre les récits que le film s’épanouit. À défaut d’imposer un récit dominant, Alpha use de la transparence pour sublimer ses histoires. Le drame familial en toile de fond, banale d’apparence, prends son sens lu en transparence d’un récit d’addiction, qui lui-même prend corps au travers de la trame épidémique. Et ainsi de suite. Alpha fait communauté de ses récits touchant de la sorte un discours sur cet équilibre même. 

Alpha puise dans l’esthétique du trop-plein pour offrir une vision désaturée de cette dystopie au bord de l’écroulement. La laideur du patchwork devient un geste de survie manifeste pour la réinvention. Non pas une beauté à atteindre, mais une friction à revendiquer. Reprocher au film ses ruptures et ses pistes abandonnées serait manquer l’essentiel : Alpha n’est pas une œuvre finie, c’est une œuvre vivante. Il ne s’agit pas d’un cinéma du manque, mais d’un cinéma du trop – un trop qui dérange. Et c’est peut-être là que se loge la puissance d’Alpha : dans sa capacité à faire corps avec des récits écartelés et à leur offrir l’espace de contaminer à leur tour.

 

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Alpha | Film | Julia Ducournau | FR-BE 2025 | 128’ | Neuchâtel International Fantastic Film Festival 2025

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First published: July 17, 2025