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Alexe Poukine | Sans frapper

Alexe Poukine | Sans frapper

[…] Paradoxe passionnant, mais travaillé de longue date au théâtre, au cinéma dans les meilleurs cas, la dédramatisation du récit donne accès à la complexité, à une compréhension de la gravité des événements dont les stigmates au profond de l’espace psychique accablent le corps et l’esprit.

[…] L’indéniable réussite de «Sans frapper» est ainsi de provoquer une émotion qui aménage un espace de réflexion, de recueillement.

[…] Il y a après la prise cinématographique du texte un deuxième moment, tout autant précieux, duquel sourdent des vérités enfouies, des chagrins anciens. Même plan, même prise, pas de coupe, impossible.

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C’est une question récurrente du cinéma, qui touche à la représentation de l’infigurable, dès lors que l’on veut s’émanciper de la vulgate audiovisuelle. Comment donc raconter le viol dont a été victime Ada ? Cette femme de dix-neuf ans décide de confier neuf années après les faits le récit de ce traumatisme à Alexe Poukine, réalisatrice belge de courts et d’un long métrage. Des choix s’imposent, qui consistent à mettre à l’abri tant la cinéaste que le spectateur de toute tentation de voyeurisme. Il en va d’une position éthique à l’endroit des risques nauséeux propres à la mise en scène de la brutalité de gestes scandaleux. Que l’on pense au malaise provoqué par Insyriated de Philippe Van Leeuw, par exemple, nonobstant une sélection au Festival de Berlin en 2017.

Ici, le projet de la réalisatrice est passionnant, qui prend le parti de nommer au travers d’un récit choral ce en quoi le viol affecte de façon abyssale ses victimes. L’histoire de Ada, créditée au générique au titre de scénariste, a fait l’objet de la rédaction d’un texte qui est proposé à douze actrices et deux acteurs professionnels et amateurs. Chacun des personnages va en mémoriser un fragment et le mettre en bouche, afin de le rendre avec un tact élégant. La qualité du film tient en cette frontière jamais dépassée, qui fait barrage à la dramatisation de ce qui est raconté. Aucun effet vocal ni gestuel n’est de mise, risquant de céder au pathétique, qui ne saurait que poisser le sentiment, l’intelligence du spectateur. Paradoxe passionnant, mais travaillé de longue date au théâtre, au cinéma dans les meilleurs cas, la dédramatisation du récit donne accès à la complexité, à une compréhension de la gravité des événements dont les stigmates au profond de l’espace psychique accablent le corps et l’esprit.

Les personnes deviennent à l’écran d’authentiques personnages mis en scène avec la retenue nécessaire pour ne pas faire diversion. Les décors de la vie quotidienne, les objets usuels, la lumière naturelle comme les vêtements portés sont par ailleurs autant de marqueurs discrets de milieux sociaux différents. Le travail d’interprétation est proprement saisissant de naturel, porté par une pose de la voix qui fait l’économie d’inflexions véristes ; point de plus-value émotionnelle ! Mais cet état de perception au premier abord naturaliste est peu à peu perturbé. Le spectateur est saisi d’étonnement en écoutant cette histoire répartie entre différents acteurs — dont on ne discerne jamais, sauf à les connaître par ailleurs, qu’ils sont en train d’interpréter un rôle, de le jouer.

Il faut un certain (petit ?) temps pour saisir le dispositif mis en œuvre. Au spectateur d’être bousculé sur un mode pour le moins roboratif. À lui de tracer sa voie par tâtonnements. Et de comprendre progressivement qu’il s’agit d’un seul et même texte dit par tous les personnages filmés. Qui plus est, la reprise de quelques passages du texte renvoie d’autant au cœur du récit incarné par différents personnages, qui ne peut être usé par une seule voix.

L’indéniable réussite de Sans frapper est ainsi de provoquer une émotion qui aménage un espace de réflexion, de recueillement. L’atmosphère générale du film est faite de douceur tenue que borde une colère sourde ; il y est suggéré un appel à la conciliation, à une réconciliation avec le soi des êtres concernés et tout autant à une nécessaire mise à nu des mécanismes qui guident ces actes odieux.

Il convient de dire que l’accomplissement du film est prolongé par les acteurs une fois qu’ils ont terminé de dire le texte appris par cœur. Au travers de celui-ci, ils rendent perceptible l’appropriation intime qu’ils en ont faite, au point d’exprimer des réactions personnelles. Le texte est devenu le leur, qui dévoile au-delà du filmage des fragments leurs propres expériences intimes. Il y a après la prise cinématographique du texte un deuxième moment, tout autant précieux, duquel sourdent des vérités enfouies, des chagrins anciens. Même plan, même prise, pas de coupe, impossible. Même espace-temps qui lie le récit de Ada à celui de tant d’autres femmes, d’hommes.

Mû par une pudeur exemplaire, le film ouvre sans crier gare sur l’histoire dramatiquement universelle du patriarcat, qui encore et toujours domine, asservit, mutile, tue au quotidien. Les statistiques sont consternantes. Sans frapper est un film qui pense, qui agite donc la pensée par ses choix narratifs et esthétiques radicaux. Il propose en partage les éléments d’une réflexion scrupuleuse et subtile. Comment donc cerner le sentiment de responsabilité et de culpabilité éprouvé par les victimes, comment saisir l’imbroglio psychologique, qui conduisit en l’occurrence dans le récit dont il est question ici la victime à se rendre à trois reprises chez le même perpétratreur ? Le film de Alexe Poukine ne cède à aucune simplification ni dénonciation simpliste, il s’essaie à figurer une histoire vraie en se jouant, faut-il le dire, des frontières académiques du documentaire et de la fiction. Il élabore se faisant un travail de mémoire et de mobilisation résolument en rupture avec les dénis qui ont cours dans tout le monde.

Text: Jean Perret | Audio/Video: Jorge Cadena

First published: April 19, 2019

Sans frapper | Film | Alexe Poukine | BE-FR 2019 | 83’ | Visions du Réel Nyon 2019

Jury Prize at Visions du Réel Nyon 2019

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