A Fox under a Pink Moon

[…] Le montage d’Amir Adibparvar réussit admirablement à assembler en une texture de mailles serrées les images de Soraya dont la qualité est stupéfiante. La vie quotidienne est rehaussée par ses créations artistiques.

[…] L’incontestable réussite du film tient à son intelligence formelle.

Text: Jean Perret

S’échapper de toutes les prisons qui blessent corps et âme, franchir de toute son énergie les barrières même infranchissables, affronter la solitude et ne pas désespérer. C’est là le parcours de Soraya Akhalaghi, jeune Afghane de 16 ans au début du récit, qui n’a de cesse dans un laps de temps de cinq années de quitter Téhéran, où elle est réfugiée avec des proches. Mais les games, c’est ainsi qu’ils nomment les tentatives d’émigration, échouent, les passeurs sont lâches et les gardes-frontières aux aguets. Soraya ne perd jamais ses forces vives, elle est en situation de triple urgence. Elle veut échapper à la vie quotidienne épuisante de réfugiée, obligée à faire des ménages dans des appartements de la haute bourgeoisie iranienne. Elle doit aussi échapper à son mari violent, beaucoup plus âgé, auquel elle a été mariée de force. Dernière urgence, qui est de fait la première, celle de rejoindre sa mère établie en Autriche, qu’elle n’a pas vue depuis des années.

Soraya est le personnage central du film réalisé par Mehdad Oskouei, son oncle, cinéaste iranien ayant fui l’Iran, et de fait coréalisé par elle-même. Car les images ont été tournées par Soraya avec son téléphone cellulaire. Dans un premier temps, elle filme à son gré différents moments, se filme elle-même et rend ainsi compte de voyages dans des véhicules surchargés de migrants, des marches éreintantes dans des paysages désertiques ou le long de routes, d’un bord de mer. C’est le parcours personnel de Soraya qui fait le lit de ce film unique par la personnalité de cette très jeune femme qui fête, une bougie fichée dans un petit gâteau, son 17e anniversaire, seule, les larmes aux yeux. La scène est courte, humble, touchante. Elle est en relation suivie avec Mehdad Oskouei, auquel elle adresse ses images filmées. Le réalisateur en comprend la qualité et noue un pacte avec Soraya. Réaliser ensemble, à distance, ce film ! Le réalisateur conseille la filmeuse et l’engage même à suivre des cours de vidéo.

Il convient ici de dire que Soraya n’est pas seule. Elle entretient une relation intense avec un renard, qui est son compagnon imaginaire auquel elle sait se confier – et qui l’accompagne. Quant à la lune rose (qui tire sur le jaune !), elle l’a adoptée en précieuse gardienne de sa vie, qu’observe par ailleurs un petit clown, sauveteur au visage triste. Le rire saurait-il être l’exutoire de la peine et de ses larmes ? Qui plus est, Soraya est une artiste, sculptrice, dessinatrice et peintre. Elle crée des sculptures aux graves expressions avec du carton-pâte, conçoit des tableaux aux couleurs vives et motifs symboliques échevelés, qui sont autant de gestes d’émancipation des circonstances qui stigmatisent son existence.

Je me permets une digression à propos de ce geste de survie qui consiste dans la solitude de sa souffrance tant morale que physique de s’inventer un interlocuteur, une sorte d’alter ego, qui soit un compagnon de survie auquel on peut adresser sa parole meurtrie. Nasser Abu Srour, prisonnier palestinien condamné à perpétuité (il sortira de prison après 27 années) écrit dans ce livre admirable, Je suis ma liberté (2025), comment il a construit un mur, son mur, avec lequel il entretint un dialogue quotidien d’une intensité essentielle dans l’espace carcéral. Soraya et Nasser ont dû et su donner vie au renard, au mur, personnages imaginaires de la réalité.

Le montage de A Fox under a Pink Moon, que signe Amir Adibparvar, réussit admirablement à assembler en une texture de mailles serrées les images de Soraya dont la qualité est stupéfiante. La vie quotidienne est rehaussée par ses créations artistiques. Des archives familiales et des actualités liées au départ précipité des Américains d’Afghanistan sont incluses dans la narration. On y voit un avion américain décoller à la hâte alors que des hommes agrippés à son fuselage en tombent de haut. Des points noirs en chute libre dans le ciel, que Soraya aura à cœur de figurer dans ses dessins. Ses créations dessinées font alors l’objet de séquences animées par Mohammad Lotfali, qui se lovent dans le cours du récit de façon à suivre la trajectoire imaginaire de la jeune artiste, ses voies de digressions par la poétique d’une dystopie. Son univers est sombre et coloré qu’éclaire sa lune rose.

Ainsi, Mehdad Oskouei et Soraya Akhalaghi ne racontent pas une histoire, mais au moins deux, intimement entrelacées. Il y a celle de l’exil, de la fuite loin des régimes totalitaires afghan et iranien. Les séquences animées sont remarquables en ce qu’elles élargissent le destin de Soraya à l’ensemble des migrants. Sa voix mesurée et grave, sans affects, raconte, réfléchit, décrit, pose des questions, elle fait corps avec la narration du film dans un univers sonore dont le design élaboré avec délicatesse est dû à Hossein Ghorchian. L’autre fil conducteur est celui de l’éveil et de l’épanouissement, malgré et à cause des circonstances, d’une personnalité au cœur de laquelle il nous est donné accès. Mouvement centrifuge, je pars au loin, laisse-t-elle entendre, et mouvement centripète, j’entre en moi, dans les méandres de ma sensibilité et de ma créativité.

L’incontestable réussite du film tient à son intelligence formelle. Certes, Soraya est souvent en autoreprésentation en train de travailler, de s’adresser à elle-même et à nous face caméra, elle danse et soigne son visage tuméfié par les coups infligés – la scène est forte, quand sa caméra est jetée au sol par son mari qui la frappe – l’image noire et les cris sont de douleur. Il arrive un moment au cours duquel, face à un miroir, elle se coupe les cheveux, se rase la tête, ce qui marque son impérieuse mue vers de nouveaux horizons. Belle provocation à elle-même et à son entourage et affirmation volontaire de sa présence au monde toute tête nue qu’elle puisse avoir. Cependant, jamais le film ne cède à la complaisance ni à une quelconque insistance. Même un moment particulièrement dramatique comme celui du presque naufrage de l’embarcation surchargée la nuit en mer est évoqué avec pudeur : Soraya est au cœur du drame, la scène est spectaculaire par la brièveté même de sa durée, l’art du montage est accompli, qui a la grâce de la pudeur.

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« De 2018 à aujourd’hui, ce film n’a pas été pour moi un simple projet cinématographique ; ce fut un parcours qui m’a permis non seulement de m’observer, mais aussi de mieux me connaître et de me construire. Au début, la caméra m’apparaissait comme un témoin froid, mais peu à peu, elle est devenue une amie. Une amie à qui j’avais vraiment besoin de me confier. » Soraya Akhalaghi

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A fox under a Pink Moon | Film | Mehdad Oskouein & Soraya Akhalaghi | IRN-FR-UK-USA-DK 2025 | 77’ | FIFDH Genève 2026

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First published: March 20, 2026