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Teresa Villaverde | Colo

[…] C’est l’occasion de souligner l’importance du silence dans «Colo», qui contribue largement à définir un langage narratif et esthétique mettant en relief les éléments primitifs et vitaux : dormir, manger, espérer, désespérer, tout simplement exister, c’est-à-dire résister.

[…] «Colo» photographie la frontière mobile entre recherche et errance : les personnages cherchent des solutions à leurs problèmes, mais c’est l’errance qui semble l’emporter.

Colo est un film qui a une force physique, voire sculpturale, car Teresa Villaverde semble y avoir travaillé par soustraction. Au dénuement économique, au chômage, à la dissolution des relations — familiales et autres — dans l’histoire qui nous est racontée, fait par exemple écho, sur le plan formel, un usage minimal de la musique, qui est presque uniquement intradiégétique. La peu de musique extradiégétique arrive de loin, elle est choisie et mise en scène, et constitue ainsi comme des petits tableaux à part, avec leur expressivité autonome. C’est l’occasion de souligner l’importance du silence dans Colo, qui contribue largement à définir un langage narratif et esthétique mettant en relief les éléments primitifs et vitaux : dormir, manger, espérer, désespérer, tout simplement exister, c’est-à-dire résister.

Ce noyau existentiel véhiculé par le silence est renforcé par le vide dans l’espace urbain qui entoure les quatre personnages. Dès qu’ils sortent de leur appartement en démantèlement — une sorte de cinquième personnage de la narration —, on les retrouve dans la nature ou dans l’architecture urbaine, les deux étant des mondes nus, des mondes sans société. En effet, la société est présente seulement in absentia, dans une économie de l’endettement qui par sa force centrifuge fait s’effondrer la famille — et avec elle la société tout entière.

Pour créer ce monde silencieux et vide, Villaverde prend un peu de distance par rapport à ses personnages : l’action se passe très souvent au deuxième plan ; ce sont des éléments naturels ou architecturaux muets qui occupent le premier plan. Même si l’histoire ne se détache jamais du drame de nos quatre personnages, nous sommes rarement en relation directe avec eux, par exemple par de grands plans. Ce dispositif nous donne la sensation d’être nous-mêmes dans le cadre, en train d’observer : il crée une empathie particulière avec les destins des quatre personnages, une empathie qui embrasse leurs paysages. Paysage et architecture se confondent avec le portrait des personnages, constituent leur prolongation expressive, assumant ainsi une fonction esthétique et narrative décisive — aussi grâce à un travail soigné sur la lumière, qui voit certaines scènes d’une luminosité éclatante contraster significativement avec la prépondérance des scènes nocturnes et crépusculaires, ou dans des intérieurs sombres.

Dans ce mélange de portrait et paysage, c’est l’indétermination qui règne. Et l’indétermination domine également le temps et le sens de la narration, qui demeure constamment suspendu. Nous ne savons jamais où les personnages vont, et eux-mêmes ne semblent pas le savoir — savoir où les autres vont, où eux-mêmes vont. Colo photographie la frontière mobile entre recherche et errance : les personnages cherchent des solutions à leurs problèmes, mais c’est l’errance qui semble l’emporter. Errance du fil narratif de l’histoire également, car son évolution nous fera apparaître des séparations inespérées et de nouvelles alliances inattendues.

Dans sa simplicité, Colo est un film riche de nuances, qui garde néanmoins une radicalité du regard qu’on pourrait qualifier de "pasolinienne". Nous avons eu la possibilité d’approfondir avec Teresa Villaverde, présente au festival Bildrausch à Bâle qui lui dédiait une rétrospective, plusieurs aspects de son travail (ici en haut).

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Colo was screened at Bildrausch Filmfest 2017 in Basel

Text: Giuseppe Di Salvatore | Audio/Video: Ruth Baettig
First published: June 27, 2017

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