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Tadmor

[…] Mais c’est justement pour cela que cette documentation est importante : non seulement pour revenir sur des événements que la guerre actuelle pourrait faire oublier, mais parce que l’idée de la reconstitution saisit la vérité d’une cruauté qui se renouvelle aujourd’hui, qui retourne sur les mêmes lieux comme une malédiction.

[…] Nous devenons des témoins, plus précisément des témoins des témoins, investis de la tâche de soutenir l’autre homme par la compassion sans nous demander trop pourquoi.

Je le dis tout de suite : Tadmor n’est pas un film facile. Et je le dis également tout de suite : Tadmor est un film important. Si le genre des feel good movies est bien établi, on pourrait parler d’un feel bad movie pour ce film qui porte sur les prisons syriennes pendant la guerre du Liban dans les années 80. Aux récits détaillés des tortures subies s’ajoute une reconstitution mise en scène par les survivants des camps eux-mêmes, précisément du camp de Tadmor, un des plus inhumains apparemment. Mais c’est justement pour cela que cette documentation est importante : non seulement pour revenir sur des événements que la guerre actuelle pourrait faire oublier, mais parce que l’idée de la reconstitution saisit la vérité d’une cruauté qui se renouvelle aujourd’hui, qui retourne sur les mêmes lieux comme une malédiction.

Le film est parti d’un projet plus ample, thérapeutique, qui concerne les anciens détenus et leurs efforts pour gérer les traumatismes vécus. Dans ce cadre, le choix des réalisateurs Monika Borgmann et Lokman Slim est radical, car le film se limite exclusivement à montrer dans tous ses détails le processus d’explicitation et reconstitution de la vie quotidienne vécue dans le camp, sans parler de la guerre, du contexte politique, de l’époque. Le film “charge” le spectateur avec des émotions fortes : tristesse, dégoût, rage, aussi parce qu’à travers cette reconstitution fictionnelle nous sommes poussés à construire nous-mêmes les images de la torture. Et dans cet état d’excitation, je ne me sens pas seulement troublé par la découverte du sadisme des bourreaux, mais aussi par plusieurs questions qui s’imposent à mon esprit : pourquoi les réalisateurs ont-ils choisi de ne pas nous donner d’éléments de compréhension de ce qui s’est passé ? Ne serait-il pas intéressant au moins d’essayer de comprendre par quel chemin l’homme arrive à une telle brutalité ? Pourquoi, à l’exception de quelques indications de la part d’un détenu qui était en isolement, n’y a-t-il presque pas d’espace dans le film pour mettre en avant les ressources positives qui ont permis à ces malheureux de résister ? Et, plus généralement, est-il vraiment sensé de sensibiliser si fortement le spectateur tout en le laissant en même temps dans l’impossibilité de réagir, de formuler une alternative, un début de solution, un engagement concret pour le futur ? Est-ce qu’on ne risque pas, de cette façon, de plonger le spectateur dans une frustration impuissante et avec cela d’augmenter simplement la méfiance de l’homme vis-à-vis de ses semblables ?

Tous ces troubles sont certainement allégés par le plaisir de voir un film si magnifiquement composé : le travail sur le son est admirable, la caméra connaît des moments de grande originalité, le mélange de documentation et de mise en scène – mise en scène des documents et documentation de la mise en scène en même temps – trouve ici une fluidité exemplaire, et surtout le montage frappe par sa maturité et sa créativité. Certes, tout cela ne fait que contribuer à l’efficacité de Tadmor, donc à sa radicalité et sa “férocité” envers le spectateur… De plus, je pense que le projet dont nous sommes les spectateurs est profondément important, voire urgent, pour les détenus qui y participent. C’est grâce à cette pensée qu’on retrouve la motivation pour supporter avec eux les tortures (re-)présentées, et que j’arrive jusqu’au but de la projection de Nyon. En effet, les spectateurs sont appelés à partager la souffrance de ceux qui apparaissent à l’écran : Tadmor se révèle, au fond, un film de compassion. Nous devenons des témoins, plus précisément des témoins des témoins, investis de la tâche de soutenir l’autre homme par la compassion sans nous demander trop pourquoi. Tâche difficile, qui nous ramène au vers de Paul Celan « Nul ne témoigne pour le témoin » et aux réflexions de Jacques Derrida sur cette impossibilité de principe : « Entre le champ de la preuve et celui du témoignage, il y a hétérogénéité radicale (on ne peut rien prouver ni pour lui, ni contre lui). […] On ne peut répondre à cet acte de langage – le témoignage – que par un autre acte de langage – la croyance ».

C’est avec cette sensation qui mélange le besoin de justice et le constat d’impuissance que je sors de ce film difficile, très beau, à n’en pas douter important.

Giuseppe Di Salvatore & Ruth Baettig

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: June 03, 2016

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