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Sieranevada

[…] La question de la croyance amène dans la narration une horizontalité nébuleuse, sans solution, en repoussant constamment la tension dramatique — et aussi le repas… — selon un procédé qui semble appliquer le renvoi romantique du discours wagnérien.

[…] Oui, le tableau familial qu’on découvre pendant les presque trois heures du film se développe à travers une danse de l’attention, toujours éveillée, qui bouge à la suite des plusieurs centres d’action et, surtout, de parole.

[…] Le cosmos “bruegelien”, polycentrique, dont nous faisons l’expérience — une expérience que j’oserais dire “chorégraphique” — apparaît finalement comme le théâtre de la démocratie, ou comme la plaque tournante d’une institution, la famille, dont on mesure toute la difficulté du vivre ensemble.

Dans les films de la “nouvelle vague roumaine”, dont Cristi Puiu est certainement le maître, et peut-être le maître à penser, le drame familial et l’espace privé constituent deux leitmotiv puissants. La famille peut être le lieu d’une nouvelle médiation entre une dimension publique qui, après avoir eu un poids écrasant dans l’ère soviétique, est désormais plutôt refusée en Roumanie, et les pulsions individualistes aujourd’hui dominantes. Dans ce cadre, nous pouvons bien comprendre comment Sieranevada fait passer, par le portrait d’une famille particulière, le portrait de la société roumaine tout entière.

L’absence-présence du patriarche

Or, la clé de lecture que Puiu a choisie pour ce portrait est l’absence du patriarche de la famille, donc l’écroulement d’un certain modèle social vertical, à la suite duquel les différentes figures des enfants du père récemment décédé représentent autant d’options sociales “modernes”. Mais après avoir reconnu la fonction clairement symbolique de ce choix dramaturgique, on ne manquera pas de remarquer que la réunion de famille est malgré tout dédiée à la commémoration du père disparu, dont l’absence finira par peser plus qu’une éventuelle présence : pour cette commémoration, on attend longuement l’arrivée de l’autorité religieuse, et l’on suivra le rituel traditionnel qui met en scène une sorte de passage des consignes entre l’ancienne et la nouvelle génération. La verticalité du pouvoir, la subordination de la femme, le besoin de repères charismatiques dessinent ensemble un pôle traditionaliste qui fait contrepoids à l’éclatement “démocratique” d’une famille aux visages pluriels.

Entre huis clos et croyance

Ce conflit souterrain entre dogmes et libertés, aux tonalités à la fois historiques et “humaines, trop humaines”, se déploie dans le huis clos d’un repas de famille, donc dans un de ces moments de vacance et de réunion où classiquement émergent tous les problèmes, les bilans de vies, les jugements sans appel et les confrontations ultimes. Dans des espaces très étroits qui parlent d’une autre époque, où le vivre ensemble était peut-être moins un défi choisi qu’un défi nécessaire, le drame familial est constamment renvoyé, suspendu, allégé par une bonne dose d’humour et plus spécifiquement par la question de la croyance, qui prend forme pendant le film jusqu’à devenir une thématique à part entière. Entre convictions et opinions, entre vérité et point de vue, ce drame de parole fait souvent naufrage dans des théories impossibles à confirmer, dans les prières religieuses dont on ne comprend plus la signification, dans une mémoire des événements familiaux qui se perdent entre défaillance et refoulement. La question de la croyance amène dans la narration une horizontalité nébuleuse, sans solution, en repoussant constamment la tension dramatique — et aussi le repas… — selon un procédé qui semble appliquer le renvoi romantique du discours wagnérien.

Retard du regard et chorégraphie

Mais l’expérience fondamentale qui fait l’excellence et l’exceptionnalité de Sieranevada passe par un aspect proprement formel. Cristi Puiu place la caméra au centre de l’appartement, dans un lieu de passage entre les différentes pièces, et les déplacements de notre point de vue sont toujours motivés par les déplacements des différents protagonistes. La caméra les suit avec un retard spécifique et, souvent, un décalage de cadrage, qui nous donnent la sensation d’un manque de mise en scène. La volonté d’un metteur en scène au poste de régie semble disparaître, pour laisser place à un observateur fortuit qui pourrait coïncider avec nous-mêmes spectateurs — voire avec le père absent… Par ce procédé, non seulement une certaine spontanéité réaliste l’emporte, mais la spécificité polycentrique du récit en sort fortement soulignée. Oui, le tableau familial qu’on découvre pendant les presque trois heures du film se développe à travers une danse de l’attention, toujours éveillée, qui bouge à la suite des plusieurs centres d’action et, surtout, de parole. Chaque membre de la famille est capable de constituer un microcosme à elle/lui seul(e), et la figure du fils aîné, Lary, joue longtemps le rôle de pont, rôle supporté par le fait que Lary incarne une tolérance “moderne” qui se marie avec des vices traditionnels, et que son charisme va de pair avec un certain conformisme.

Une pluralité bruegelienne

Les solutions formelles de Cristi Puiu non seulement nous livrent, en tant que telles, une expérience cinématographique unique, mais sont aussi parfaitement adaptées au drame familial à la fois tendu et effiloché, à cette lutte de dogmes et libertés, au défi contemporain de rester toujours une famille nonobstant l’écroulement des anciennes règles et la force centrifuge de l’individualisme récent. Le cosmos “bruegelien”, polycentrique, dont nous faisons l’expérience — une expérience que j’oserais dire “chorégraphique” — apparaît finalement comme le théâtre de la démocratie, ou comme la plaque tournante d’une institution, la famille, dont on mesure toute la difficulté du vivre ensemble. Le mirage d’une tolérance pluraliste, de même que toutes les défaillances qui attestent un éclatement de la famille peut-être irréversible, témoignent de la beauté et de l’impossibilité ensemble d’être un organisme. Une beauté et une impossibilité qui, en laissant de côté toute morale, frôlent l’essence de la nature humaine. Le repas de famille sera-t-il ou non consommé ? À la fin, la question demeure complètement ouverte, suspendue entre rituel et faim, entre culture et nature.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: March 09, 2017

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