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Samir dans la poussière

[…] L’angoisse vertigineuse qui s’exprime à travers cette histoire d’ombres me semble être la peur de n’avoir pas l’occasion de se rendre complet et entier à travers une activité, un destin, une réussite quelconque, la peur de rester dans une perpétuelle attente.

[…] On ne peut pas s’empêcher de penser, en entendant ce vent qu’on dirait sorti des entrailles de la Terre ou annonçant la fin du monde, qu’il contribue lui aussi à l’inquiétude de Samir, à son indifférence envers ce qui l’entoure, et à la folie des mules.

Si l’on est conquis par la belle photographie du film de Mohamed Ouzine et par les paysages sublimes qu’il met en scène, l’on est aussi fatalement gagné par l’ennui profond qui semble avoir saisi son protagoniste. À la fin, une interrogation surgit : cet ennui est-il l’effet des imperfections d’un film qui n’a pris forme qu’au montage, comme l’a avoué le réalisateur, ou bien est-il l’expression forte d’un mal de vivre plus profond que Samir ne réussit pas à mettre en mots ? La réponse est sans doute quelque part entre les deux.

Parmi les choses que raconte Samir, cette histoire dont on ne sait pas si elle est vraie ou s’il s’agit d’une hallucination retient l’attention : par une nuit de pleine lune, sur une colline habitée par des esprits, son camarade de contrebande a vu ses mules s’arrêter et devenir immobiles. Leurs ombres continuaient pourtant à avancer, comme si les mules étaient encore en mouvement, tandis que lui, l’homme qui les guidait, ne voyait plus sa propre ombre. À première vue, et malgré sa mélancolie, Samir n’est pas tourmenté par des interrogations sur l’origine et le but de la vie, sur la mort ou la divinité. Ce qui lui importe est de pouvoir se marier, d’avoir une maison et des enfants, une vie rangée qui dans beaucoup de sociétés est encore le signe d’une vie réussie. Cette vie est devenue chose impossible dans des contrées comme la sienne, qui sont pratiquement inexistantes sur la carte économique et que même Dieu semble avoir abandonnées. « Tu ne trouveras pas Dieu ici », avertit Samir qui jusqu’au bout du film ne semble pas comprendre pourquoi son oncle, le réalisateur, insiste pour le filmer et s’intéresse à ce coin perdu d’Algérie, la terre de ses origines. Mais le désœuvrement de Samir quand il n’est pas à dos de mule est trompeur, car visiblement son angoisse le ronge de l’intérieur, le poussant à griller cigarette sur cigarette et à consulter les guérisseuses locales.

L’histoire des esprits actifs la nuit et de la perte de l’ombre apporte un autre éclairage sur le stress de cet homme de trente-trois ans, attribué par le film à la clandestinité de ses activités et à la toxicité du mazout. Elle peut même être vue comme l’expression la plus grave et la plus déchirante de ce qui travaille de l’intérieur l’esprit et le corps de Samir. De quelqu’un qui n’arrive pas à réaliser quoi que ce soit dans sa vie on peut dire en roumain qu’il « fait de l’ombre sur la terre en vain » : un netot ou un neispravit face umbra pamintului degeaba. Un netot est littéralement un « pas tout », « pas entier », et le neispravit est un individu qui n’aboutit à rien, qui n’a pas de situation. J’ai toujours été fascinée par cette expression qui suggère que l’existence de quelqu’un d’in-complet et d’in-situé a la consistance fugace d’une ombre : il fait de l’ombre et c’est là tout son projet ontologique. Expression ingénieuse et paradoxale qui fait d’un manque un excès : si l’ombre est de trop, c’est qu’il y a un déficit ou une limite fondamentale qui s’oppose au « tout » et à l’« entier ».

L’angoisse vertigineuse qui s’exprime à travers cette histoire d’ombres me semble être la peur de n’avoir pas l’occasion de se rendre complet et entier à travers une activité, un destin, une réussite quelconque, la peur de rester dans une perpétuelle attente. La raison pour laquelle Samir reste insensible à la beauté des paysages où il est né vient à mon avis de là. Cette beauté n’affecte pas l’homme qui la contemple et qui vit son existence comme s’il avait échoué sur ce rivage, sur ce site qui ne lui permet pas de se situer autrement que géographiquement. L’inconfort et l’ennui du spectateur face à Samir viennent peut-être eux aussi de là : insomniaque, l’attente n’en reste pas moins une attente. Sa possible stérilité réveille chez celui qui regarde l’angoisse des limites, du non-fini, de la non-complétude.

Un élément complète le tableau : le vent sourd et persistant qui accompagne les scènes où Samir montre à son oncle sa maison bâtie à moitié seulement, faute d’argent pour la terminer. On ne peut pas s’empêcher de penser, en entendant ce vent qu’on dirait sorti des entrailles de la Terre ou annonçant la fin du monde, qu’il contribue lui aussi à l’inquiétude de Samir, à son indifférence envers ce qui l’entoure, et à la folie des mules. Avec ce vent et cet espace traversé par la hantise d’un chez-soi condamné à se déraciner (comme le père du réalisateur parti d’Algérie à 17 ans, Samir finira peut-être par quitter le pays, tandis que sa maison, non finie, pourrait bien se transformer en ruine défigurant le paysage) on tient quelque chose qui aurait pu situer ce documentaire, par-delà la différence de genre, d’intention et d’approche, quelque part entre la fureur muette de The Wind (1928) du réalisateur suédois Victor Sjöström et la tempête magistrale et apocalyptique du spectacle Umwelt (2004) de Maguy Marin.

Text: Roxana Vicovanu

First published: February 04, 2017

Samir dans la poussière | Film | Mohamed Ouzine | FR-ALG-QAT 2015 | 61’ | Black Movie 2017 Genève

Prix du jury George pour le moyen métrage le plus innovant à Visions du réel 2016

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