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Rio Corgo

[…] Ce portrait intime, documente l’histoire et l’âme d’un homme par une mise en scène qui sait interprêter l’essence de sa réalité, et peut bien être appelé western, car le protagoniste incarne l’esprit du genre, pionnier et nomade.

[..] Plus que d’un hommage à une personnalité et à son monde, dans ce film, il est question d’héritage et peut-être de résistance.

[…] Avec ce documentaire, dans un certain sens, nous revenons à la grammaire essentielle de la vie : il fallait celui qui passe pour un excentrique pour nous faire replonger au centre de la vie.

Un homme qui marche, par nomadisme, par aventure, par destin. Mais aussi des chats, des chiens, beaucoup de chiens, des poules, et encore des chiens. Monsieur Silva semble avoir un rapport immédiat et primaire avec tout être, en deçà des codes de la société, dans laquelle il s’est installé en caméléon, avec l’esprit de liberté d’un cowboy. Ce portrait intime, documente l’histoire et l’âme d’un homme par une mise en scène qui sait interprêter l’essence de sa réalité, et peut bien être appelé western, car le protagoniste incarne l’esprit du genre, pionnier et nomade. Silva fait de la magie, se dit illusionniste, un métier qui renforce son profil à contre-courant : au bar, il est le seul à ne pas regarder la télévision, il ne va pas à la messe comme les autres, il porte constamment un grand chapeau décoré — un sombrero mexicain qui évoque la gloire et le désespoir de la vie des mariachis — désormais symbole de son décalage avec la société.

Mais Rio Corgo est un film qui parle également des racines, car il est entièrement tourné dans le village natal de monsieur Silva, dans un coin reculé du Portugal. Ici on croise des vieux et des chiens. Le viaduc de l’autoroute surplombe le village et rappelle une Europe urbanisée qui a vidé les villages. Contrairement aux flux migratoires des jeunes, le vieux Silva est retourné à son village, à la maison qu’il a quittée, voire fuie. La vieillesse lui a fait clore la grande boucle de sa vie aventurière. Et le tour de sa vie devient notre tourisme cinématographique de sa mémoire, une mémoire qui émerge plus par traces que par de véritables récits. L’amitié avec une adolescente en quête de modèles et d’alternatives nous donne la possibilité, par assimilation de son regard, d’avoir un accès direct et personnel à la vie et aux rêves du vieux monsieur ; à travers elle, nous faisons de Rio Corgo un instrument de transmission. Plus que d’un hommage à une personnalité et à son monde, dans ce film, il est question d’héritage et peut-être de résistance.

Mais parler de Rio Corgo sans en mentionner les aspects formels, ce serait oublier l’essence de l’expérience cinématographique que l’on fait en le regardant. Car ce film lent sait nous plonger dans une suspension temporelle qui exprime l’échelle d’une vie, et en même temps crée un silence fondamental grâce auquel nous devenons sensibles aux détails. Jeu risqué, pour un cinéaste, car on n’y a pas droit à l’erreur. Le duo Kosa-da Costa a magnifiquement réussi à faire parler les images, soignées avec une incroyable précision, et mises en valeur par un montage d’une justesse impressionnante. Par petites touches, le récit prend corps grâce à la force des images et des gestes — une force non symbolique, mais plutôt expressive. Rio Corgo est un film qui laisse au spectateur le temps de réfléchir, mais aussi qui frappe immédiatement, par le langage du cinéma lui-même. Un exemple pour tous : la scène où l’ami de Silva joue de l’accordéon en se laissant accompagner par le « chant » d’un des chiens du village ; la solitude du village, l’entente primaire entre les êtres, la grâce d’un moment unique, bref la beauté et la fragilité du vécu, dont Silva a été et est un interprète. Oui, cela nous renvoie aussi à l’admirable travail sur le son, qui constitue certainement le pilier structurel de ce film : il a pour fonction de donner solidité et continuité à une histoire par images qui se veut toujours libre, mais il se présente également comme un des visages expressifs les plus puissants du film.

En regardant le film, il m’est arrivé de me rappeler que monsieur Silva, et le monde si lointain dans lequel nous voyageons grâce à lui, sont bien là, aujourd’hui, dans un coin de l’Europe. Cette réflexion ne peut que révéler le visage dramatique de Rio Corgo, en tant que documentaire. Bien entendu, je ne vois pas ce film comme une occasion de chanter les vieux temps passés, même si le portrait d’un vieil homme ne peut qu’amener avec soi un grain de nostalgie. À travers la force réelle — et non pas réaliste — de Silva et de son monde, nous faisons plutôt l’expérience du degré zéro de la vie, où manger, parler, marcher, et tout simplement vivre, reprennent leur relief primitif, comme s’ils se détachaient du rien. Avec ce documentaire, dans un certain sens, nous revenons à la grammaire essentielle de la vie : il fallait celui qui passe pour un excentrique pour nous faire replonger au centre de la vie. La façon de Silva de rester fidèle à cette authenticité sera de repartir, de rompre le schéma du retour aux racines, de reconnaître dans le nomadisme (physique et spirituel) non pas une aventure ponctuelle, mais l’état de base de l’existence. Il est frappant de voir terminer l’aventure de Silva d’une façon qui semble renvoyer directement, au moins pour le spectateur suisse, au destin singulier de Robert Walser, que j’ai senti agir en profondeur pendant tout le film, de l’attention aux détails jusqu’à cette sensibilité aiguë pour les éléments primaires de la vie.

Text: Giuseppe Di Salvatore

First published: June 12, 2017

Rio Corgo | Film | Sergio da Costa, Maya Kosa | CH-PT 2015 | 95’

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