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Parabellum

[…] Si «A Decent Woman» se plaît dans la caricature et charge ses images et son histoire de messages à faire passer — instrumentalisant ainsi ses moyens filmiques — «Parabellum» est un film explicitement énigmatique qui se soustrait à tout vouloir-dire et laisse plutôt parler magnifiquement ses manques.

[…] C’est donc dans une certaine monotonie que se trouve la véritable force de ce film : le manque de développement narratif et l’absence de reliefs humains constituent plutôt une vertu et une justesse dramaturgique.

Le dernier film de Lukas Valenta Rinner, A Decent Woman (2016), était arrivé en Suisse lors du festival Tous écrans à Genève en novembre 2016. Grâce à l’initiative du Cinéma Bellevaux de Lausanne, nous pouvons maintenant découvrir son film précédent, Parabellum (2015), ce qui nous permet ainsi de faire une comparaison intéressante. Même si les deux films partagent un style minimaliste, dans la narration comme dans les dialogues, et une grande attention à la composition de l’image photographique (pour laquelle un rapprochement aux films de Ulrich Seidl a été souvent proposé), le film de 2016 s’engage dans le récit d’une histoire et le portrait de sa protagoniste : une femme de ménage, soumise à une nette distinction des classes sociales, mais aussi destinée à une prise de conscience de son corps et de son statut social, jusqu’à la libération qui se termine par une révolution violente. Un protagoniste, son évolution, une véritable histoire : voilà justement les éléments qui semblent manquer à Parabellum. Si A Decent Woman se plaît dans la caricature et charge ses images et son histoire de messages à faire passer — instrumentalisant ainsi ses moyens filmiques — Parabellum est un film explicitement énigmatique qui se soustrait à tout vouloir-dire et laisse plutôt parler magnifiquement ses manques.

Certes, au début nous suivons bien un protagoniste, un géologue, qui s’enrôle dans une sorte de groupe paramilitaire dont les intentions oscillent entre la défense de l’humanité et la pure survie à une catastrophe imminente. Mais dans l’anonymat qui règne sur le camp d’entraînement, on perd vite les traces de tout protagonisme. L’observation de ces personnes maladroites dans leur apprentissage quotidien ne devient rien d’autre que l’observation d’une machine inélégante mais sans faute. Pas une seule erreur, un rire, un échange de confidences pour donner du relief à un paysage humain qui demeure constamment plat et aride. Les activités du camp, au fond, ne font que prolonger l’anonymat et la bureaucratisation qui caractérisaient la vie des participants au programme d’entraînement. Mais cette absence d’évolution est systématiquement accompagnée par un suspens de nature strictement cinématographique : l’éclatement de bombes qui tombent mystérieusement du ciel et surtout un travail habile et efficace sur le son créent une tension permanente et une sensation d’attente qui ne trouveront jamais un moment de véritable relâchement. Parabellum est un film qui semble fait d’une seule et précise atmosphère d’angoisse apocalyptique, dont nous ne nous éloignerons jamais.

En effet, la spécificité de cette atmosphère n’est pas tant dans la peur de quelque chose de particulier, que dans l’absence de repères positifs ou négatifs auxquels pouvoir accrocher la peur ou tout autre sentiment. La dimension apocalyptique n’est pas marquée par l’événementialité d’une catastrophe spécifique, mais plutôt signalée par la perte d’orientation et de tout objectif qui ne soit pas la simple survie. De ce point de vue, le choix d’un environnement comme la forêt et son dédale de canaux est particulièrement approprié — comme l’est le choix d’une lumière toujours opaque, crépusculaire, une note d’imprécision qui contraste avec une image toujours soigneusement composée. C’est donc dans une certaine monotonie que se trouve la véritable force de ce film : le manque de développement narratif et l’absence de reliefs humains constituent plutôt une vertu et une justesse dramaturgique.

Nonobstant cette monotonie, il faudra également signaler des éléments d’évolution, surtout vers la fin du film : notamment, le pillage d’une villa avec le meurtre de ses habitants et l’acte suicidaire du membre le plus jeune du groupe introduisent une double escalade, de la défense à l’attaque, et de la solidarité organisée à la désintégration du groupe. En effet, sous l’imminence d’une mystérieuse catastrophe, Parabellum dessine toute la palette de la peur sociale, de la paranoïa à la défense, de l’agression organisée à la loi de la jungle où règnent le chacun-pour-soi et la méfiance. Le film trace donc la ligne de la progressive déshumanisation que la peur produit, et devient ainsi un rappel du destin anarchique et désintégrateur de toute initiative paramilitaire, et tout simplement de toute politique fondée sur la peur. Des catastrophes il y en aura toujours, mais c’est la peur qui fait l’apocalypse.

Text: Giuseppe Di Salvatore

First published: June 09, 2017

Parabellum | Film | Lukas Valenta Rinner | AT-ARG-URU 2015 | 75’ | Cinéma Bellevaux Lausanne

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