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Moi, Olga Hepnarová

[…] La force du film n’est pas seulement dans cette douche froide finale, où la narration intimiste se transforme en un complexe questionnement sociopolitique, mais surtout dans toutes les nuances dont Kazda et Weinreb enrichissent leur figure.

[…] Si Olga Hepnarová avait légitimé son geste en s’adressant à la postérité pour l’éveiller à la souffrance de l’individu marginalisé, le film de Kazda et Weinreb lui donne finalement raison.

Dans le film de Petr Kazda et Tomás Weinreb, nous suivons la vie d’Olga, une adolescente pragoise au début des années 70. À travers de très belles images en noir et blanc, il s’agit de son identité, de son ego, de sa rébellion contre la famille, l’école, les institutions, les règles d’une société “normalisée” par le diktat soviétique. Le montage délivre une histoire racontée d’une façon essentielle et expressive, aussi grâce à l’extraordinaire performance de l’actrice polonaise Michalina Olszanska. Mais bientôt, nous sentons que le récit d’Olga progresse dans un crescendo de désespoir, de cynisme, de mépris pour les hommes. La souffrance ancienne de la jeune fille solitaire ne trouve pas de soulagement dans le travail qui lui donne une relative indépendance, ni dans les expériences amoureuses qui deviennent toujours plus de simples aventures sexuelles. Nous découvrons son passé d’abus et maltraitance, qui émerge toujours plus sous forme de haine, de rage, et finalement explose dans la décision suicidaire de perpétrer un massacre d’innocents dans la rue. Olga veut faire payer aux autres – “autres” indéfiniment – les souffrances subies et le désespoir dans lequel elle se trouve. S’ensuivent le procès et la condamnation à mort, où la caméra nous garde émotionnellement de son côté, épousant un point de vue à distance des autres et de la société.

L’expérience de Moi, Olga Hepnarová est l’expérience d’une transformation de la perception filmique : nous passons du récit psychologique et existentiel au fait divers – qui s’est réellement passé – et à une réflexion sur la solitude et le rôle de l’individu dans une société conformiste. Dans cette dernière réflexion, nous sommes violemment replacés à l’intérieur d’une reconstruction documentaire, où les deux auteurs ne prennent pas position face aux arguments d’Olga, entre folie pathologique et lucidité critique. La force du film n’est pas seulement dans cette douche froide finale, où la narration intimiste se transforme en un complexe questionnement sociopolitique, mais surtout dans toutes les nuances dont Kazda et Weinreb enrichissent leur figure. Nonobstant les images épurées, les silences, la beauté photographique, le film grandit toujours plus en complexité, plaçant constamment Olga à la limite entre souffrance et jouissance, entre désespoir et espoir, entre faiblesse et résistance, entre égocentrisme et désir de l’autre, entre victimisation et criminalisation.

Il est certainement difficile de juger s’il s’agit d’une reconstruction fidèle de l’histoire de la Olga Hepnarová qui a réellement vécu et tué dans la Tchécoslovaquie des années 70. Mais il n’est pas important d’établir la vérité historique, car la figure filmique de Moi, Olga Hepnarová reste très pertinente par rapport au cadre historique de l’époque, mais également très actuelle et universelle, en ce qu’elle touche non seulement les problématiques de l’adolescence et de la jeunesse, mais aussi l’éternelle tension entre l’individu et la société. Si Olga Hepnarová avait légitimé son geste en s’adressant à la postérité pour l’éveiller à la souffrance de l’individu marginalisé, le film de Kazda et Weinreb lui donne finalement raison. Une raison paradoxale, qui nous oblige à reconnaître le poids des violences que la souffrance de Olga a produites, tout en nous rendant également attentifs à la violence originaire du jugement que nous-mêmes pourrions porter sur elle. Moi, Olga Hepnarová est un film ouvert, complexe, glacial, beau, radical.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: June 16, 2016

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