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Merci patron!

[…] Ici l’image ne représente plus, mais le plus simplement du monde, est et agit. Entre réalité et fiction, la frontière n’a plus aucune pertinence et la mise en scène se justifie en fonction des effets qu’elle produit sur le monde dans lequel nous vivons.

[…] C’est donc la réalité de l’argent qui est une fiction et l’image cinématographique se charge de dévoiler le secret : le roi est nu. Voilà « Merci patron! » : un film qui n’est pas un film.

« Merci patron ». Ainsi faisait au début des années 1970 une petite chanson des Charlots, qui s’amusait à retourner la réalité du capitalisme où les ouvriers se proposaient de prendre généreusement en charge les peines du patron et pour le remercier de sa bienveillance paternelle, l’invitaient à occuper leur place et à partager leur bonheur d’ouvriers – « heureux comme des fous ». Le refrain, à la fin de la chanson, se retournait sournoisement : « nous serons patrons ».

Pourtant c’est un sourire amère qui nous inspire le comique de ce jeu de rôle : ce monde que les Charlots chantaient ne connaissait pas encore les prétendus bénéfices de la globalisation et son cortège de délocalisations, sa « flexibilité », ainsi que la précarité permanente de l’humain. Les choses, comme nous l’enseigne l’histoire, peuvent toujours empirer. Merci patron! de François Ruffin est un film qui, parmi ses nombreux mérites, a celui de faire souffler un vent d’espoir qui décoiffe aussi bien les cheveux que les idées. Un « film d’action directe » – comme le définit à juste titre Frédéric Lordon, économiste et philosophe – où les rôles s’inversent comme par magie et pour de vrai, et où le petit l’emporte sur le grand, le faible sur le fort, le pauvre sur le riche, la masse salariale sur le patronat.

Bref, David contre Goliath, c’est-à-dire les Klur, Serge et Jocelyne, une famille comme beaucoup d’autres dans le nord de la France, employés dans une usine textile, Ecce, rachetée par le groupe LVHM ; travailleurs humbles jusqu’au jour de leur licenciement, quand l’usine esttransférée en Pologne pour abattre les coûts de production. Sans plus de travail depuis quatre ans, les Klur vivent avec 400 euros par mois et une catastrophe s’abat sur eux : vendre leur maison pour rembourser les 25.000 euros d’une assurance restée impayée. Pour les Klur, autant la faire exploser cette maison qui est tout ce qui leur reste. Ici intervient François Ruffin, journaliste et fondateur de Fakir, petit journal basé à Amiens. Fakir c’est ici Robin des Bois ressuscité qui enlève aux riches pour donner aux pauvres : les Klur, grâce à l’aide de Ruffin, défient Bernard Arnault, le président du groupe LVHM et première fortune de France. La stratégie est géniale autant qu'elle est simple : il suffit de demander à Arnault. Et qu’est-ce que les Klur demandent par l’entremise de Ruffin ? Un dédommagement de 35.000 euros pour réduction à la misère, plus un contrat à durée indéterminée (CDI) quelque part dans le groupe pour Serge. Leur outil de négociation : une missive qu’ils menacent d’envoyer aux médias afin d’informer le grand public sur cette injustice qui plonge une honnête famille de travailleurs dans la misère.

Or voici le coup de théâtre : du Monde, de France Inter, MediaPart, etc., c’est Fakir qui est le plus craint par les puissants du moment. L’éléphant et la souris : face à la demande des Klur, Arnault cède et concède tout pour enterrer l’affaire. Et la raison en est simple, ou mieux, belle comme une parabole des évangiles. C’est un ex-commissaire au service de LVHM envoyé pour négocier avec les Klur pour le compte d’Arnault qui l’énonce : « c’est les minorités agissantes qui font tout ».

Un sentiment de libération couronne le final de ce conte moderne : les pauvres l’emportent, le riche paye et le film sort en salle. Partie perdue sur toute la ligne pour Arnault. Fin de l’histoire – du moins pour le moment – mais ne vous en faites pas, il ne s’agit pas d’un spoiler, à moins voir dans Merci patron! un film comme les autres. Sans intention pédagogique ou volonté d’analyse, Ruffin accomplit un geste politique qui confère à son histoire une charge révolutionnaire et transforme la salle en un lieu ouvert, une agorá, où le but véritable n’est que l’action. Point. Le cinéma est un moyen parmi d’autres, sans doute le plus efficace au regard de certains objectifs, mais certainement pas le seul.

En faisant de la caméra une arme, Merci patron! impose un retournement qui déclenche une forme de réaction en chaîne. Ici l’image ne représente plus, mais le plus simplement du monde, est et agit. Entre réalité et fiction, la frontière n’a plus aucune pertinence et la mise en scène se justifie en fonction des effets qu’elle produit sur le monde dans lequel nous vivons. L’impact est alors d’autant plus remarquablement, voire incroyablement réel, si l’on considère le succès auprès du grand public que cette action filmique a obtenu sans même le soutien du CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée), chose rarissime dans le paysage français. La distribution est également un geste politique. Sur la place de la République, à Paris, la bande originale de Merci patron ! a fièrement résonné jusqu’à devenir la bande originale de la Nuit debout. La convergence des luttes : un mouvement social qui se lève contre la récente loi travail (dite El Kohmri), cristallisant en soi l’espoir et le désespoir de tout un pays.

Du cinéma à la rue :le status quo du néolibéralisme régnant qui a réduit la « lutte des classes » à un concept obsolète – comme le train à vapeur, un fantôme d’un autre siècle – chancelle sous les coups d’une idéologie que l’on croyait morte. Et pourtant, comme Lordon le remarque encore une fois, les morts, surtout lorsqu’ils sont mal enterrés, reviennent parfois et l’absurde apparaît au grand jour : l’absurdité d’une dé-réalisation que le capital a finit par imposer au réel, en occupant à la place de l’homme le centre du système de production.

C’est donc la réalité de l’argent qui est une fiction et l’image cinématographique se charge de dévoiler le secret : le roi est nu. Voilà Merci patron! : un film qui n’est pas un film. Bien évidemment, les critiques que l’on pourrait formuler à son égard sont nombreuses, au nom de la naïveté de cette utopie qui prétend changer le système et s’attaquer à la mythologie du capitalisme ; en raison d’une forte impression de déjà vu qui nous laisserait entrevoir derrière l’actualité banale la répétition d’une histoire connue d’avance. Donquichottisme éternel !

Il reste, cependant, un sens authentique et pur d’humanité qu’il serait par trop simpliste d’inscrire sur la liste des bons sentiments ; il reste l’émotion d’une histoire qui gagne sous nos yeux une profondeur quasiment messianique : la sagesse du monde se transforme en folie et le salut n’appartient qu’à ceux qui ont le courage d’être fous. Songe d’une nuit d’été d’un révolutionnaire nostalgique ? Sans doute les fins politologues secoueront la tête en signe de perplexité, mais alors il nous faudra – comme Merci patron! nous l’intime – avoir au moins le courage de nous poser pour une fois la question, et possiblement d’y répondre face aux contradictions de notre temps : où allons-nous ? Quand le travail n’est plus qu’un coût parmi d’autres, privé de son caractère socialement fondateur et réduit à une variable financière, quelle place est laissée à l’homme ? Et surtout, dans un tel monde, que veut dire être hommes ?

Text: Emanuele Mariani
First published: July 12, 2016

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