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Ma' Rosa

[…] Là nous touchons le fond d’une société qui a perdu la civilisation : quand la police se tourne contre le peuple pour l’exploiter, il n’y a que l’alternative entre esclavage et guerre.

[…] Le film se place donc dans un retard structurel par rapport à l’action, donnant ainsi la sensation que c’est la vie elle-même qui devance notre regard sur elle, la vie en tant qu’action.

Avec Ma’ Rosa nous nous retrouvons au milieu des taudis d’un quartier pauvre dans une ville des Philippines : foule constante, petits commerces, non pas misère mais pauvreté, avec ses barrières fluides entre publique et privé, avec sa permanente confusion collective. Dans ce monde de promiscuité, on ne peut distinguer qu'une pulsion de vie, simple et anonyme. Ma’ Rosa fait les courses au supermarché de la grande ville, pour ensuite revendre snacks et bonbons dans son quartier. Il s’agit évidemment d’une activité de couverture pour le commerce illégal de drogues. Les affaires de Ma’ Rosa vont plutôt bien, son quartier la respecte, car on reconnaît en elle une femme de réussite qui, à sa petite échelle, sait aussi profiter de son petit pouvoir d’achat. À la maison, elle cherche à garder une normalité presque petite-bourgeoise : elle veut regarder loin, Ma’ Rosa, prendre soin de ses enfants, en envoyant la fille aînée à l’université. La détermination de Ma’ Rosa la projette peut-être au-delà du taudis où elle vit.

Or, cette histoire de pauvreté et de petite illégalité prendra un tournant violent, avec l’arrivée de la police et l’arrestation de notre héroïne et de son mari. Mais nous ne passons pas d’un monde où confiance et respect sont constamment mêlés de chantage, à un monde de justice et de valeurs. Non, dans la cellule au sous-sol du commissariat, nous découvrons un monde où s’ajoute, à la corruption des étages supérieurs,la violence de l’abus de pouvoir et du chantage pur, sans respect ni confiance. Là nous touchons le fond d’une société qui a perdu la civilisation : quand la police se tourne contre le peuple pour l’exploiter, il n’y a que l’alternative entre esclavage et guerre. Ainsi, l’histoire de Ma’ Rosa se transforme en une amère histoire d’esclavage, une histoire de chute, où la détermination de notre héroïne ne suffira qu’à sa survie. Les espoirs d’émancipation s’écroulent dans les dettes et l’accablement.

Mais la force de Ma’ Rosa n’est pas simplement dans la lucidité linéaire de son histoire, dans sa cruauté ou son pouvoir de dénonciation ; c’est la forme du film qui frappe pour son originalité et sa justesse. Car Brillante Mendoza recourt à ce qu’on pourrait bien appeler un réalisme documentaire, où l’on a du mal à soupçonner une quelconque mise en scène. Il ne s’agit pas du réalisme de la représentation, parce que nous avons l’impression qu’il n’y a pas de représentation dans ce qui est filmé. La caméra reste collée à ses personnages, dans une proximité et une fluidité qui restituent fidèlement l’esprit collectif et la confusion qui dominent la famille de Ma’ Rosa et son quartier — mais également la bande de presque-policiers. Plus précisément, la caméra poursuit les événements, comme si elle ne faisait pas partie du setting. Le film se place donc dans un retard structurel par rapport à l’action, donnant ainsi la sensation que c’est la vie elle-même qui devance notre regard sur elle, la vie en tant qu’action. Par ce dispositif, alors, Ma’ Rosa transmet la puissance et la force d’anticipation du réel, pendant que Ma’ Rosa doit soumettre ses ambitions à la prépotence de la police et accepter l’impossibilité de changer son destin de pauvreté. Voilà, forme filmique et contenu de l’histoire se renforcent l’un l’autre, et produisent un film d’un grand impact émotionnel.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: December 11, 2016

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