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L'économie du couple

[…] La force de «L’économie du couple» n’est pas dans l’échec qu’il raconte, mais plutôt dans la rigueur du regard, lequel se balance dans un continuel changement de point de vue à travers une caméra si souvent subjective.

[…] La maison demeure ainsi comme le bastion ultime d’une intégrité exclusive de la famille qui est toujours respectée et qui, au fond, est le véritable problème de ce drame cruel.

L’économie du couple que dessine le dernier film de Joachim Lafosse est une économie du désastre du couple. Marie et Maurice prennent la mesure d’une séparation tout en restant provisoirement à l’intérieur de la même maison. Mesure difficile, et compliquée par la présence de deux petites filles jumelles. L’égalité de Jade et Margaux est le pendant parfait d’une relation absolument déséquilibrée entre Marie et Maurice, la première déçue de l’irresponsabilité de son homme qu’elle n’aime plus, le second désespérément accroché à revendiquer sa présence et ses droits. Dans cette logique épuisante (et animale) de la fuite et de la chasse, il faut des règles, et Marie les pense et les impose comme un deus ex machina qui pourrait la sauver. Mais les choses ne sont pas si simples, et le film se construit dans un crescendo de complexité. La disparité des origines sociales, le rôle des parents de Marie et Maurice, la différence entre le dit et le sous-entendu, entre les faits et les promesses, les complications liées à une vie de travail vécue dans un monde extérieur pratiquement jamais visible, tout contribue à radicaliser la distance entre deux personnes encore si proches. L’économie du couple démontre avec la rigueur d’un théorème l’impossibilité d’entente face au manque de volonté d’entente. Il n’y a pas d’argument, pas de fait probant, pas de vérité qui serve à quelque chose, si la véritable règle du jeu est la destruction du rôle de l’autre.

Le film de Joachim Lafosse vit d’une dramaturgie qui peut sembler monotone, complètement suffoquée dans la lutte verbale d’un couple enfermé dans la même maison. Mais dans ce cadre certainement irritant, le film permet au spectateur de se concentrer sur les détails (très soignés) où même l’amour, la complicité et le plaisir se trouvent intégrés. Nous apprenons à comprendre l’intérêt du choix radical, fait par le metteur en scène, de ne jamais détourner l’attention du couple, en laissant même les deux charmantes petites filles un peu en arrière-plan. La force de L’économie du couple n’est pas dans l’échec qu’il raconte, mais plutôt dans la rigueur du regard, lequel se balance dans un continuel changement de point de vue à travers une caméra si souvent subjective. Grâce à cette rigueur, nous dessinons avec Marie et Maurice – joués par d’extraordinaires Bérénice Bejo et Cédric Kahn – un monde riche et complexe où les valeurs, les affects, les caractères, l’importance concrète et symbolique de l’argent, les décisions pragmatiques s’entrelacent tous dans la question de la famille, plus précisément dans la question de son unité et de son exclusivité.

Parmi toutes les options que les deux figures prennent en considération pour trouver un équilibre peut-être impossible, il n’est jamais question de vendre la maison… La maison demeure ainsi comme le bastion ultime d’une intégrité exclusive de la famille qui est toujours respectée et qui, au fond, est le véritable problème de ce drame cruel. Je sors de la salle, donc, avec une seule interrogation, qui ne concerne pas l’amour, la déception, la valeur de l’argent ou les rapports entre parents et enfants, mais qui remet radicalement en question le modèle dominant de la famille occidentale moderne, dont l’exclusivité et l’enfermement constituent à mes yeux des aspects tout simplement insensés. Dans L’économie du couple de Joachim Lafosse tout le monde est perdant, c’est la maison qui gagne, avec ses murs et ses portes. Surtout, ses portes, qui constamment s’ouvrent et se ferment, constituent peut-être le véritable héros de ce drame familial.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: June 16, 2016

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