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Le fils de Joseph

[…] Les mots sont là en tant que texte, et font sentir toute leur étrangeté, leur juste distance par rapport à l’action. C’est le secret ancien d’une dramaturgie de parole, et non pas d’action.

[…] Et voilà, la tradition chrétienne, notamment biblique, prend toute sa place dans cette histoire d’une famille de nos jours, car nos histoires contemporaines “devraient” être encore et toujours porteuses d’une tradition symbolique qui remonte aux récits bibliques.

Eugène Green nous a habitués à un monde cinématographique différent, pour certains novateur, aux horizons élargis, pour d’autres restreint, enfermé dans trop de contraintes. Une chose est certaine : il y a une dimension très classique dans le style de Le fils de Joseph, classique au moins par rapport à la tradition cinématographique française, car le texte et les dialogues ont une centralité absolue, quelquefois écrasante. Les personnages bougent peu, la caméra se plaît surtout à insister sur les visages, avec quelques contrechamps intéressants. Pour le reste, une grande parcimonie de moyens. On dirait l’esthétique d’un roman-photo, ou d’une telenovela

En réalité, il faut souligner, et apprécier, le grand travail fait sur la langue française et sur le parler : les deux exhibent clairement une artificialité voulue, recherchée, pour nous éloigner de toute spontanéité, de tout réalisme. Les mots sont là en tant que texte, et font sentir toute leur étrangeté, leur juste distance par rapport à l’action. C’est le secret ancien d’une dramaturgie de parole, et non pas d’action. D’où l’on comprend le sens de la rigidité des gestes et des regards, et le sens d’un rythme sans accélérations, avec les visages bloqués dans une expression de masque, formes symboliques au service de l’énonciation. C’est pour cela, j’imagine, que Green recourt constamment à une caméra lointaine qui zoome, donnant ainsi la sensation d’un écrasement bidimensionnel. Nous sommes donc plongés dans une esthétique qu’on aurait envie de qualifier de prémoderne. Par contre, je laisserai volontiers de côté l’influence de l’époque baroque que Green aime bien revendiquer, référence qui me semble un peu trop idéologique et peu sérieuse, si l’on considère toute la complexité de cette époque. En effet, l’univers de Green, rappellerait plutôt le monde étroit d’un certain jansénisme ou d’un certain moralisme du XVIIe siècle (français), mais il manque évidemment d’autres caractères distinctifs du baroque, comme l’excès, l’hyperbole, la générosité pour les détails, l’ornement — pour utiliser la belle catégorie deleuzienne, il n’y a pas de “pli” dans l’univers de Green…

Oui, la référence au jansénisme peut être correcte, aussi et surtout si l’on considère l’évolution de l’histoire qui nous est racontée. Le renvoi constant à une vérité cachée, la faveur indiscutable accordée à l’intériorité sur l’extériorité, la récurrence du thème de la faute et de la culpabilité, voilà un bouquet très classique, qui après le jansénisme a poursuivi son chemin à travers Jean-Jacques Rousseau, puis le romantisme populaire du XIXe siècle, pour atterrir dans le cocktail commercial de valeurs qui a constitué l’épine dorsale de Hollywood lui-même !

Certes, Eugène Green fait de tout pour s’écarter de l’« ennemi américain » — comme il dit lui-même — et s’engage dans un discours militant sur la « tradition vivante ». Et voilà, la tradition chrétienne, notamment biblique, prend toute sa place dans cette histoire d’une famille de nos jours, car nos histoires contemporaines “devraient” être encore et toujours porteuses d’une tradition symbolique qui remonte aux récits bibliques. Bon, peut-être est-ce plutôt une question d’interprétation, aurais-je envie de dire, car je vois peu de “tradition vivante” dans nos histoires communes, et plutôt l’envie, chez certains, de “réanimer” la tradition, un peu comme on réanime un malade terminal… Par ailleurs, dans cette opération de réinterprétation du présent par le passé, il ne faudra pas être trop philologique, car nous nous trouvons face à une religion chrétienne “idyllique”, épurée de tout son côté tragique et osé : si l’on suit les analogies, dans la référence à l’infanticide d’Abraham on perd complètement l’inexplicable cruauté divine, et l’enfant (Vincent) ne pardonnera pas son père égoïste, même après l’avoir humilié publiquement. Nous sommes donc obligés d’imaginer une tradition chrétienne sans deux de ses piliers : l’impondérabilité du commandement divin et le pardon !

Le fils de Joseph est un film dont il faudra dans tous les cas saluer le courage, le courage de construire un monde fictif, peu naturaliste, de nous faire voyager. Et le cinéma est — doit – être une expérience de voyage. Mais le cinéma est — et devrait être — aussi beaucoup plus que simplement du texte : le manque de développement et de complexité dans la dramaturgie, dans la photographie, dans la musique, dans le montage lui-même, continue à me sembler un défaut important. Par ailleurs, ce que j’ai aimé le plus dans ce film, c’est le morceau musical de Emilio de’ Cavalieri qui prend place au milieu du récit : c’est un chant d’une liberté harmonique débridée et osée, c’est le porte-parole d’un baroque du déséquilibre et de l’expérimentation, en vif contraste avec l’esthétique générale qui imprègne tout le reste du film. Il m’est apparu comme le chaînon (heureusement) échappé d’une histoire peut-être trop contrôlée, quelquefois prévisible, certainement trop obsédée par la question morale (ou moraliste) du bon et du mauvais.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: September 01, 2016

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