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La jeune fille sans mains

[…] Du coup, cette apparente esthétique de l’absence devient plutôt une esthétique de l’accentuation, presque de l’exagération, en donnant une grande dynamique au mouvement et à l’expression dans les gestes et dans l’action.

[…] Tout dépend de notre fantaisie et de notre capacité à remplir par nous-mêmes les vides laissés par ce discours hiérarchisé d’images, et de notre plaisir à rester suspendus entre une tridimensionnalité naturaliste et une bidimensionnalité purement picturale.

Less is more — cette fois la devise est bien adaptée. Car, à l’imagination propre aux films d’animation, La jeune fille sans mains ajoute l’imagination autonome du spectateur, à qui l’on demande de combler les traits suspendus et les espaces vides laissés par un dessin très stylisé, réduit à l’essentiel, à ce qu’on pourrait dire une ébauche. En effet, après quelques secondes, nous comprenons tout de suite que l’esthétique de Sébastien Laudenbach n’a rien d’approximatif, mais recourt plutôt aux ressources et à la précision du geste expressif, avec le procédé typique de l’art calligraphique. Cette économie des traits et des pleins laisse de l’espace à une véritable respiration filmique, qui implique également un travail de sélection, ou bien à une pratique du soulignement. Du coup, cette apparente esthétique de l’absence devient plutôt une esthétique de l’accentuation, presque de l’exagération, en donnant une grande dynamique au mouvement et à l’expression dans les gestes et dans l’action. Même la couleur est explicitement soumise à ce régime expressif, et devient un moyen très puissant de communication, une sorte de commentaire émotif.

On pourrait aller encore plus loin, et dire que c’est notre perception elle-même qui opère déjà de cette façon, par sélections et concentrations expressives. Voilà pourquoi la perception de ce type d’animation nous apparaît bientôt très naturelle, quoiqu’assez active. Le discours par images de La jeune fille sans mains est donc très, voire trop efficace, car la composition synchronique et diachronique du récit présente toujours une hiérarchie précise. Tout dépend de notre fantaisie et de notre capacité à remplir par nous-mêmes les vides laissés par ce discours hiérarchisé d’images, et de notre plaisir à rester suspendus entre une tridimensionnalité naturaliste et une bidimensionnalité purement picturale.

Je me suis attardé sur la spécificité du langage visuel de ce film, car elle constitue certainement son élément le plus puissant et relativement novateur, ce qui garantit une expérience inoubliable pour le spectateur. Pour ce qui concerne le sujet et l’histoire, Laudenbach sait raconter la fable des frères Grimm avec un bon rythme et une bonne dose de petits détours narratifs. Certes, plus on s’habitue au langage du film et/ou s’éloigne du plaisir du détail, autant plus on se retrouve livré à la naïveté féroce des conteurs allemands, et à leur petit romantisme réactionnaire et prévisible. Peut-être aurait-il profité à l’histoire de La jeune fille sans mains d’être encore plus chargée de fabuleux et d’invraisemblable, surtout dans la deuxième partie du film, et ainsi de pouvoir soulever et sublimer une histoire qui autrement, prise au premier degré, risque de sonner inutilement moraliste (ah, le moralisme ! vieille antienne des films d’animation, si souvent présent même quand ils sont pensés pour les adultes). Dommage que Laudenbach, par contre, ait préféré insister sur certains détails “réalistes”, comme dans la scène de la consommation du mariage avec le prince, ou celle de la montée de lait aux seins de la jeune maman, ou bien encore celle de la joyeuse défécation collective dans le paradis reculé où la fille a pu voir grandir son garçon… Ce penchant réaliste me semble trancher maladroitement avec les élans poétiques et démoniaques qui dominent tout le reste du récit.

Bon, je crois que ces petites faiblesses du récit n’enlèvent rien de la beauté et de l’intérêt de La jeune fille sans mains, qui constitue certainement une des expériences filmiques et perceptives les plus convaincantes parmi les long-métrages projetés au festival Fantoche à Baden. Au contraire, elles ajoutent quelques vides de plus, qu’on se plaira de combler à notre façon, lancés que nous sommes, par l’esthétique de ce film, dans une course débridée à l’imagination la plus libre et personnelle.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: September 11, 2016

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