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John From

[…] C’est un point de vue non linéaire, fait de sauts arbitraires, donc de fragments. Mais dans un langage filmique qui s’y conforme entièrement, minimaliste et fragmentaire à la fois, João Nicolau réussit à raconter une histoire très cohérente, qui va de l’apathie à la passion amoureuse, de l’indifférence sans but à l’obsession du but.

[…] Ainsi, l’amour adolescent de Rita est comme un trip exotique, une fantaisie idolâtre, un délire qui embrasse tout et tout le monde. L’imaginaire de la Mélanésie transforme toute la réalité, désormais illuminée par un seul phare et roi : John From.

John From vient du ciel, il est le prince charmant pour Rita, adolescente portugaise. Et le film John From arrive, pour nous, des cieux du réseau internet : en effet, il était déjà passé au Cinéma Spoutnik à Genève en juin, et au Zinéma de Lausanne en août. Mais, ayant manqué l’occasion de le voir en salle, nous avons pu le retrouver dans la programmation du Arte Kino Festival, un des premiers festivals de film qui se passe exclusivement online, grâce à la collaboration entre la télévision culturelle franco-allemande “Arte” (arte.tv) et la plateforme de « festivals on demand » “Festivalscope” (festivalscope.com). D’un côté, ce n’était pas un avantage de voir ce film chez soi, car la photographie de Mário Castanheira, avec sa joyeuse obsession pour les trois couleurs primaires, mérite absolument le grand écran. De l’autre, il y a une pertinence toute particulière à voir ce film à la maison, car l’histoire de Rita se déroule presque entièrement chez elle ; mieux : on pourrait dire que sa chambre est le point d’attraction centripète de son univers, qui s’élargit jusqu’à la maison de la culture du quartier, dans la réalité, et jusqu’en Mélanésie, dans la fantaisie et le rêve.

L’architecture moderniste, les parents modernes, la saison estivale constituent ensemble un paysage épuré et libre, où Rita et son amie Sara peuvent se détacher en tant que protagonistes uniques de l’histoire (en cela, ce film nous rappelle le setting du magnifique film Attenberg de Athina Rachel Tsangari). João Nicolau nous plonge dans leur monde sans l’observer de l’extérieur, car la sélection des images et leur montage décrivent le point de vue d’une adolescente : l’ennui, l’indifférence à la société, l’exclusivité symbiotique de l’amitié, le plaisir superstitieux du hasard, la faim d’exotisme. C’est un point de vue non linéaire, fait de sauts arbitraires, donc de fragments. Mais dans un langage filmique qui s’y conforme entièrement, minimaliste et fragmentaire à la fois, João Nicolau réussit à raconter une histoire très cohérente, qui va de l’apathie à la passion amoureuse, de l’indifférence sans but à l’obsession du but.

Et le but est John From, nom attribué par Rita au voisin dont elle tombe amoureuse, le photographe Felipe qui rentre de la Mélanésie et expose ses photos à la maison de la culture du quartier. C’est lui l’objet de vénération, exactement comme John Frum est une figure vénérée à l’île de Tanna, dans l’archipel des Vanuatu. Le culte de John Frum — corruption de “John From (America)” — se réfère à l’arrivée de l’homme blanc, et à sa fonction missionnaire-messianique de porteur d’une nouvelle ère. Ainsi, l’amour adolescent de Rita est comme un trip exotique, une fantaisie idolâtre, un délire qui embrasse tout et tout le monde. L’imaginaire de la Mélanésie transforme toute la réalité, désormais illuminée par un seul phare et roi : John From. En effet, John From ne sera peut-être jamais Felipe lui-même, car il reste une projection privée. Et c’est peut-être ici la grande valeur du film : sa capacité à rendre si bien la spécificité des constructions privées, dans leur magie et leur folie. John From est un essai sur l’adolescence et grâce à cela il nous rappelle ce réservoir de fantaisie et de délire qu’est le monde privé de chacun de nous.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: October 09, 2016

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