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I Am Truly a Drop of Sun on Earth | Elene Naveriani

[…] Cette présence silencieuse de la violence joue un rôle décisif dans la dramaturgie, en donnant une fragilité et une authenticité exceptionnelle à tous ses personnages.

[…] Et alors, nous assistons à une sorte de transfiguration humaniste de ces malheureux : c’est là où l’être humain est réduit à un état zéro d’humanité qu’il peut gagner en pureté.

Tbilissi, Géorgie, en noir et blanc. Avec ce premier long-métrage d’Elene Naveriani, nous nous trouvons au cœur de la réalité urbaine de la capitale géorgienne, avec ses problèmes et ses contradictions, mais également avec un traitement de l’image, en noir et blanc, qui permet de prendre une certaine distance vis-à-vis de cette réalité. Ce n’est pas une distance qui détache, mais une distance qui élève le récit à un niveau universel.

I Am Truly a Drop of Sun on Earth est une phrase tirée du roman Black Skin, White Mask de Frantz Fanon, mais c’est aussi ce que les deux personnages principaux de ce film pourraient bien dire d’eux-mêmes. Une prostituée qui a tendance à s’isoler et semble désormais immunisée contre tout sentiment, April, et un immigré nigérien qui, du fond de sa condition de dernier de la société, veut donner place à l’amour, Dije — les deux personnages étant également des sortes de porte-parole pour les deux groupes de personnes qui accompagnent l’histoire tout du long . Oui, Naveriani nous raconte une histoire d’amour, tout simplement, dans un milieu et des conditions de vie qui rendent presque impossible l’amour.

Les images, en effet, sont plus noires que blanches, car l’histoire se déroule en grande partie dans les souterrains d’un hôtel cinq étoiles, en plein centre-ville, où les prostituées exercent dans l’illégalité et les noirs peuvent se retrouver dans un club clandestin pour danser. Nous sommes dans les bas-fonds de l’échelle sociale, dans un monde invisible, caché, qui paradoxalement — et cruellement — constitue aussi le fondement de la société, dans tous les cas en lui fournissant ses biens essentiels. Et il s’agit bel et bien du réel, ici, que Naveriani a le courage de montrer, en ajoutant ainsi une importante couche documentaire à la fiction. Le magnifique travail que la metteuse en scène réalise avec ces acteurs, tous non-professionnels, permet de créer un véritable mélange des genres. En outre, il y a une sorte d’inversion entre réalité et fiction, car une déchéance presque inimaginable se révèle être toute réelle, tandis que la normalité de l’amour trouve place seulement dans la fiction.

C’est dans cet espace de marginalisation voire d’exclusion que prend forme l’histoire d’April et Dije, lesquels vivent à l’ombre d’une violence toujours annoncée et jamais manifestée. Cette présence silencieuse de la violence joue un rôle décisif dans la dramaturgie, en donnant une fragilité et une authenticité exceptionnelle à tous ses personnages. En effet, plus que d’une histoire d’amour, avec April et Dije il s’agit d’abord d’une histoire de rapprochement, d’entre-aide, de reconnaissance, de tendresse. Dans les images nocturnes, la netteté des contours quelquefois se perd, et c’est comme un baume qui adoucit les traits trop durs de la réalité. L’atmosphère presque rêveuse semble fonctionner comme un cadeau que Naveriani fait à ses personnages, et nous livre des moments de rare poésie.

Quand la complicité entre April et Dije les rapproche, quand ils osent formuler un espoir, quand ils rêvent l’Amérique face à la lune, ce monde qui est aux marges devient un monde tout simplement au-delà de notre monde, et aussi au-delà de tout questionnement moral. Et alors, nous assistons à une sorte de transfiguration humaniste de ces malheureux : c’est là où l’être humain est réduit à un état zéro d’humanité qu’il peut gagner en pureté. La Géorgie des bas-fonds magnifiquement racontées par Elene Naveriani ressemble dramatiquement au cinéma de Pasolini, où le sens et les valeurs prennent une tout autre force, une tout autre envergure, car ils proviennent de l’homme réduit à sa nudité la plus radicale.

Text: Giuseppe Di Salvatore | Audio/Video: Ruth Baettig
First published: January 30, 2017

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