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Frost

[…] Dans Frost, le drame personnel se confond avec — et se renforce par — l’image d’une Europe indéfinie, sans horizons clairs, aux contours flous.

[…] Par ce voyage aux traits quelquefois surréalistes, Bartas raconte, certes, une sorte de Bildungsroman contemporain, mais sans jamais quitter le sol d’une réalité peinte avec le soin d’un documentariste.

[…] C’est le parcours d’une jeunesse sans expérience, dans un confort sans motivation, qui est en quête de vie, ou au moins d’une représentation plutôt romantique de la vie comme drame et sang.

Si l’on devait décrire Frost par une image, ce serait le tracement d’une ligne droite, constamment tirée vers l’inconnu. Cette ligne est le parcours de Rokas avec Inga, deux jeunes lithuaniens qui se portent volontaires pour partir en fourgonnette ravitailler les soldats ukrainiens du front. En effet, c’est à peu près tout ce que Sharunas Bartas nous donne à savoir, en ouverture d’un road movie qui demeure toujours enveloppé d’incertitude. Quelles sont les motivations de Rokas ? Quel type de relations réunit Rokas et Inga ? Quel background ont-ils ? Qui est exactement Andrzej, l'homme qui devrait s’occuper de la logistique en Ukraine ? Quelle marchandise transportent-ils vraiment dans la fourgonnette ? Et, surtout, où exactement la cargaison doit-elle être déchargée ? Pour partie, notre ignorance est également l’ignorance des protagonistes. La caméra nous les fait suivre de très près, et crée une intimité qui contraste fortement avec le manque de repères dans l’environnement. Dans Frost, le drame personnel se confond avec — et se renforce par — l’image d’une Europe indéfinie, sans horizons clairs, aux contours flous.

Mais cette indéfinition est aussi l’ingrédient dramaturgique essentiel d’un récit qui pose et nous fait poser plus de questions que de réponses. Que ce soit par les rues sans nom de la campagne ukrainienne ou dans les discours des journalistes européens réunis dans un hôtel de luxe à Kiev, nous faisons l’expérience d’être perdus. Expérience fondamentale et fertile à laquelle seule la curiosité de Rokas donne une réponse, qui n’en est pas vraiment une : le voyage doit continuer, par l’envie de voir, de comprendre de plus près, de toucher du doigt l’incompréhensible, l’absurde, c’est-à-dire la violence d’une guerre civile.

Par ce voyage aux traits quelquefois surréalistes, Bartas raconte, certes, une sorte de Bildungsroman contemporain, mais sans jamais quitter le sol d’une réalité peinte avec le soin d’un documentariste. C’est le parcours d’une jeunesse sans expérience, dans un confort sans motivation, qui est en quête de vie, ou au moins d’une représentation plutôt romantique de la vie comme drame et sang. La guerre fratricide en Ukraine devient donc l’objet d’une curiosité qui n’est peut-être rien de plus qu’un caprice touristique. Le final de Frost, même s’il arrive à la fin d’un crescendo de tension cinématographique, réservera à nos protagonistes une réponse bien sale, car la leçon de vie de la réalité du front effacera tout idéalisme et toute valeur positive, qu’il s’agisse de solidarité, de justice, ou même de sacrifice. Dans les mots du colonel du bataillon au front, il n’y a que la tâche de tuer, pour défendre la patrie, avec la conscience lucide d’être tous victimes des intérêts stratégiques d’une politique qui n’a aucune considération pour le peuple.

Même si la narration de Frost semble faite d’hésitations, la régie de Bartas se construit comme une dense série de « j’accuse » qui n’épargnent rien ni personne : l’innocence de la jeunesse, l’humanitarisme européen, les idéaux des combattants, tout est réduit à hypocrisie et vanité. L’histoire d’amour maladroite de Rokas et Inga accompagne cette plongée dans la réalité non sans quelque évolution. Mais le destin de Rokas restera sa confrontation solitaire avec une vérité qui n’a pas grand-chose à raconter, sinon la violence insensée d’une guerre de position. La dernière image de Frost est l’image du front et de la frontière entre la vie et la mort, l’image des limites de toute recherche, de l’impossibilité de voir la vie dans sa pulsation ultime, et donc l’image d’une confusion de l’homme — héros ou voyeur — dans le paysage congelé et anonyme de l’hiver ukrainien… et européen.

Text: Giuseppe Di Salvatore

First published: June 14, 2017

Frost | Film | Sharunas Bartas | FR-PL-UKR-LTU 2017 | 132’

Quinzaine des réalisateurs at Festival de Cannes 2017 | Cinémas du Grütli Genève | Locarno Festival 2017

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