article img

Diana

[…] Le cinéma de Simon Ripoll-Hurier interroge avec l’image documentaire la dimension sensible de l’invisible, le son par exemple, mais aussi le sensible par l’invisible, le sensible qui provient de l’invisible.

[…] Ce film nous donne à voir des hommes nus, plongés dans l’univers, montrés à l’échelle cosmique, et leur confère ainsi une tonalité existentielle.

Un film sur les ondes, les ondes de l’air, le son, le contact immatériel, le rêve ancien de l’action à distance, et de la télépathie. C’est par cette gradation précise que Diana agit sur l’esprit du spectateur, en partant du fil rouge des clubs de radioamateurs, pour s’étendre à l’observation acoustique des oiseaux pendant des séances nocturnes, jusqu’aux tentatives de contact avec des entités immatérielles, présences d’un autre monde, ou de l’Autre tout court. Le cinéma de Simon Ripoll-Hurier interroge avec l’image documentaire la dimension sensible de l’invisible, le son par exemple, mais aussi le sensible par l’invisible, le sensible qui provient de l’invisible. Son approche documentaire minimaliste, sans commentaire, laisse dire aux images ce que les images ne rendront jamais. Ce que l’on voit, avec Diana, ce sont les hommes et leur désir d’entrer en contact avec le lointain, l’invisible, l’autre, voire les fantômes, c’est-à-dire l’impossible. La bande sonore du film est la magnifique épine dorsale d’une narration où l’homme, à travers la passion de ces hobbies, s’adonne à l’invisible — reformulant peut-être ainsi son aspiration religieuse.

Outre le travail sur le son, il faut également louer la construction par le montage. Avec ses histoires documentaires, Simon Ripoll-Hurier tisse un contrepoint à plusieurs voix, dans un jeu de connexions et renvois jamais donné, et dessine une géographie improbable du lointain qui relie, entre autres, la Guyane, le New Jersey et la Suisse. C’est un jeu de codes, de décryptages, de machines, d’expertises, qui ne mène pas à une connaissance. Dans une des rares interventions de l’auteur parmi les personnages du film, il demande à un radioamateur le but final des « contacts » radiophoniques : par écrit sur l’écran, avec discrétion, nous lisons quelque chose du genre : « Qu’est-ce que vous vous dites après avoir établi le contact ? » — « Rien, il suffit d’établir le contact avec clarté ». La mosaïque des histoires ne mène à rien d’autre qu’au contact lui-même ; il n’y a pas de message, d’expression de soi, d’idée à communiquer, le contact lui-même suffit.

Il me semble que se lève ainsi le voile sur une humanité qui, au-delà de la curiosité et du désir du lointain, se sent peut-être perdue, seule, à la recherche d’un repère quelconque qui dépasse l’évidence du quotidien. Ce film nous donne à voir des hommes nus, plongés dans l’univers, montrés à l’échelle cosmique, et leur confère ainsi une tonalité existentielle. Le monde de Diana n’est pas constitué de significations, mais simplement de signes qui se veulent signaux : dans cette perspective, Ripoll-Hurier nous montre aussi un ensemble de tambours qui rappelle les communications des champs de bataille d’antan — mais également l’atmosphère sinistre du carnaval bâlois. Avec les roulements des tambours, les cigales constituent une sorte de bruit de fond du film entier, dans une tension dialectique avec les signaux et leurs captations les plus improbables. Entre bruit de fond et signal, la distinction est toujours très délicate, et plutôt révélatrice des désirs et des projections des hommes. Finalement, Diana est un film sur l’imagination : par les biais d’un documentaire sur l’invisible, il nous montre ainsi un des aspects les plus essentiels du cinéma lui-même.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: May 10, 2017

Explore more