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Diamond Island

[…] Et la fête de la Saint-Valentin qui rythme le film signale surtout la standardisation et l’anonymat qui marquent la vie de cette population déracinée et exploitée, qui n’aura accès qu’à la dimension kitsch du luxe qu’elle contribue à construire.

[…] À mi-chemin entre le virtuel et le vivant, cette méduse est le symbole ambigu de l’art cinématographique lui-même et de l’industrie de la publicité servant d’appât dans la vidéo du début du film.

Voici un film envoûtant et inquiétant, léger et grave, qui traite ses personnages, de jeunes Cambodgiens en prise avec les mirages d’une nouvelle vie urbaine, avec une infinie tendresse. Un petit bijou à savourer avec son cœur d’adolescent, celui qui se rappelle ses apprentissages et ses premiers amours.

Envoûtant et inquiétant

Presque tout dans ce premier long-métrage de fiction de Davy Chou, de la musique aux lumières, du rythme lent aux atmosphères électriques des journées finissantes, du jeu des acteurs aux conversations minimalistes, envoûte le spectateur. Sur les pas du jeune Bora, parti de son village pour travailler dans la capitale, nous découvrons Diamond Island, complexe immobilier de luxe pour les riches situé à côté de Phnom Penh et immense chantier attirant les pauvres du pays. Le nouveau quartier surgi du néant en l’espace de quelques années fascine Bora, tout comme ailleurs sur ce continent secoué par les mirages du capitalisme, les tours futuristes de Pudong fascinent les Chinois attroupés par milliers sur le Bund pour les admirer à la nuit tombée. Mais si Diamond Island se transforme dès l’approche de la nuit en contrée fantastique, aux décors scintillants et aux couleurs pâles et chaudes, elle se montre sous un autre jour à la lumière du soleil : poussiéreuse et éreintante.

Léger et grave

Revenant à moto de l’hôpital où l’un de leurs camarades de travail accidenté est alité, Bora et Aza s’arrêtent un bref instant sur le pont divisant la ville. Derrière eux, les vieux quartiers de la capitale ; devant eux, Diamond Island et les baraques du chantier qui leur servent d’abri. On dirait que la fille voudrait suspendre cet instant. Peut-être pour retarder le retour à la réalité qui a failli coûter la vie à leur camarade, ou peut-être pour retrouver un peu de légèreté dans la nuit grave.

À l’entendre parler d’elle-même (« je suis là depuis la nuit des temps ») ou des dieux de l’Égypte ancienne, Aza fait penser à un oracle. De sa bouche sort l’une des vérités tragiques du film : « Tu ne fumes pas ? […] Les cigarettes font oublier la souffrance ». C’est en effet pour échapper provisoirement à ce qu’ils qualifient eux-mêmes de condition d’esclave que Bora et ses camarades fument, rêvent de motos, de sorties avec les filles et de boulots mieux payés. Ils se promènent le soir dans Diamond Island, quand ils n’en profitent pas pour augmenter leurs heures de travail. Mais le quartier semble avoir une vie à lui et prolifère, indifférent envers ces ouvriers qui triment jour et nuits sur ses chantiers. Et la fête de la Saint-Valentin qui rythme le film signale surtout la standardisation et l’anonymat qui marquent la vie de cette population déracinée et exploitée, qui n’aura accès qu’à la dimension kitsch du luxe qu’elle contribue à construire.

Mirages

Le clip publicitaire inséré au début du film, où les promoteurs vantent la modernité et les standards « occidentaux » du nouveau quartier, est ainsi un concentré de mirages : mirage du capitalisme dans un pays qui semble amnésique de son passé et de ses traditions ; mirage de l’autonomie dans des scénarios de vie et de confort tout tracés ; mirage de la prospérité et du bien-être. Le mirage définit la double force qui agit dans le monde peint par le film : il est ce qui motive les passions et les ambitions des gens, il est aussi ce qui les détourne de leur intériorité et de leurs désirs.

Autre mirage, d’une autre nature cette fois-ci, dans les scènes de l’essai de conduite en voiture. Scènes troublantes pour le spectateur qui doute un moment de ses perceptions : est-ce un vrai essai en voiture ? Un jeu vidéo ? Un rêve de Bora qui glisse facilement dans le sommeil au long du film, comme bercé par le trop-plein de sensations ? Le secret du frère retrouvé, que même ses amis n’arrivent pas à percer, semble être justement de jouer avec les réalités virtuelles et d’affecter les cœurs. Il les chagrine ou les fait battre, animés par l’hologramme d’un souvenir ou par le fantasme d’une promesse. Hologramme du père qui ressuscite dans la mémoire de Bora grâce à Solei ; hologramme de Solei dans le cœur de la mère, affaibli et malade depuis la disparition sans nouvelles du fils ; fantasme de l’Amérique dans l’esprit du jeune Bora. Plus inquiétant encore, plus astucieux aussi, la beauté magnétique des créatures 3D projetées par le dispositif artistique de Solei touche au pouvoir de fascination que Diamond Island exerce la nuit. Tout l’art de Solei se trouve ainsi concentré dans cette méduse 3D qui surgit de l’obscurité et dont les mouvements ressemblent aux battements silencieux d’un cœur. À mi-chemin entre le virtuel et le vivant, cette méduse est le symbole ambigu de l’art cinématographique lui-même et de l’industrie de la publicité servant d’appât dans la vidéo du début du film. Ambiguïté d’autant plus troublante que Solei navigue avec aisance dans ce monde qui s’électrise à la tombée de la nuit et qui, comme le nom du personnage l’évoque, brille et aveugle.

Le film peut être lu dès lors comme une réflexion sur les différents dispositifs du bonheur que la société cambodgienne actuelle offre aux jeunes : bonheur authentique et éphémère dans une promenade à moto avec la fille de son cœur, bonheur consommable, sur place ou à emporter, dans le dernier iPhone, les boîtes de nuit ou les pubs pour les quartiers de luxe.

Tendresse

Les vrais éléments qui remplissent l’espace du film et font oublier le fond ambigu et violent des paysages qu’ils traversent, ce sont pourtant les visages. Illuminés pas la féérie des foires foraines lors d’une sortie ou par la proximité à la fois pudique et sensuelle des corps sur la moto, les visages des jeunes du chantier sont touchants de candeur lucide et d’absence d’artifice. Tendresse aussi dans cette image des tongs acidulées de Zara en train de passer du temps avec Bora sur une balançoire. Ces petites sandales en plastique recèlent tout ce que les babioles et gadgets qui déferlent dans les rues de la ville à chaque Saint-Valentin tentent en vain de mimer, codifiant les désirs pour en dompter l’intensité. Tendresse aussi pour Bora lui-même qui franchit la ligne démarquant le chantier pauvre des quartiers plus aisés, se désolidarisant peu à peu de ses camarades.

Apprentissages et premiers amours

Désolidarisation, éloignement, fuite, abandon... À travers l’histoire des deux frères qui se retrouvent après cinq ans, le film décline la thématique de l’abandon nécessaire pour grandir et affronter le monde. D’abord Solei, ensuite Bora, chacun quitte famille, peurs, amis pour changer de milieu, de statut et de vie. Mais l’abandon a un prix : la perte d’une certaine camaraderie, de l’innocence et des plaisirs simples comme le karaoké après une journée de travail. La perte des élans spontanés et le souvenir mélancolique du premier amour. Comme dans l’image de la fourgonnette qui emporte Bora et Dy vers la capitale au début du film, faisant disparaître au loin un de leurs parents dans un tourbillon de poussière, Bora continue d’abandonner et de laisser derrière lui des premières fois et des illusions.

Text: Roxana Vicovanu

First published: January 25, 2017

Diamond Island | Film | Davy Chou | KHM-FR-DE-QAT-THA 2016 | 104’ | Cinemas du Grütli Genève

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