article img

Cycle «Cinema Italia» | Maurizio di Rienzo

Pour son premier cycle de l’année, la Cinémathèque suisse présente la nouvelle génération de jeunes réalisateurs transalpins, en écho à la venue de metteurs en scène et chorégraphes italiens au Théâtre de Vidy. Au programme, un cycle sur l’acteur et réalisateur Pippo Delbono, trois avant-premières au Capitole en présence des cinéastes et 24 films, dont certains projetés pour la première fois en Suisse.
Filmexplorer a rencontré le curateur de ce cycle dédié au nouveau cinéma italien : Maurizio di Rienzo.

Y a-t-il du nouveau dans le cinéma italien? Oui, même si le système transalpin à quatre entités (subventions étatiques, privées, médias et entrées du public) n’est pas bien structuré, pas réglementé, qu’il est même souvent excentrique ou tumultueux. Il existe quand même depuis dix ans un flot grandissant de premiers ou de deuxièmes films (voire de troisièmes) qui ne sont ni des films à l’italienne ni des films d’auteur, mais où s’affirment des regards hétérogènes, des histoires bien construites, des styles et des lieux – souvent le Sud italien, fertile et féroce –, portés par des acteurs signifiants et par des narrations qui croisent le réel (mais n’utilisons pas le terme de « néo-néoréalisme »).

Ce cinéma se développe dans un système « gouverné » par le « duopole » télévisuel, par des majors petites et changeantes et des subventions d’Etat logiquement en baisse. Malgré cela, de jeunes producteurs grandissent avec les auteurs et tentent de constituer une équipe en restant toujours incertains de l’impact populaire de leurs films. Pourtant, ces 31 films « nouveaux » présentés dans cette rétrospective – dont quinze réalisés depuis 2009 – ont été sélectionnés par des festivals, récompensés de prix importants et ont permis de révéler de véritables personnalités.

La Cinémathèque suisse présente 21 productions qui sont des premiers films et quatre deuxièmes films : certains réalisateurs travaillent sur la réalité la plus crue (les jumeaux De Serio, Di Costanzo, Frammartino, Grassadonia et Piazza, Marcello, Riso) ; d’autres s’intéressent aux carrefours de l’immigration (Rossetto et le jeune Carpignano) ; d’autres encore trouvent un équilibre esthétique original dans la comédie (Chiarini, Oleotto et le surprenant Pif de La mafia uccide solo d’estate) ou dans le film noir (Molaioli, dont le personnage de détective à visage humain est incarné par le remarquable Toni Servillo dans La ragazza del lago, lequel se surpasse

dans des rôles toujours plus « excessifs » sous la direction de Ciprì dans É stato il figlio et Bentivoglio dans Lascia perdere, Johnny !).

Des réalisatrices ? Il y en a, tout comme des actrices. Alba Rohrwacher est au cœur de deux histoires : chez Laura Bispuri (Vergine giurata), elle est en quête d’une identité dans le contexte ambivalent italo-albanais et, chez Emma Dante (Via Castellana Bandiera), elle guide des personnages dépaysés dans le Palerme charnel de la réalisatrice. Valeria Golino s’aventure dans les méandres psychanalytiques que font naître les choix de suicides assistés (Miele) ; Susanna Nicchiarelli évoque une enfance bourgeoise décalée en un jeu peu banal (Cosmonauta); Alice Rohrwacher dans Le meraviglie (Grand Prix du jury à Cannes en 2014), film efficace et essentiel, met en scène un gynécée familial qui vit sous la coupe du père.

On est en outre frappé par le regard peu commun de Ciprì, directeur de la photographie de Bellocchio et du remarquable Salvo de Grassadonia et Piazza, primé à Cannes en 2013 à la Semaine de la critique. Il y a aussi deux films de Pietro Marcello dont Bella e perduta, en compétition au dernier festival de Locarno : un poème érudit, tout en force et en légèreté. Trois œuvres donnent une bonne idée du cinéma « made in USA » de Minervini – découvert successivement dans les festivals de Sundance, Cannes et Venise –, qui observe, avec une confiance réciproque, d’improbables communautés du Texas. Sa trilogie (Low Tide, Stop the Pounding Heart, The Other Side) est d’une extraordinaire sensibilité et son approche cinématographique impressionne par sa cohérence. D’autres réalisateurs de cette rétrospective appartiennent à ce terreau dramaturgique : Marcello, Carpignano, les De Serio, Di Costanzo, Frammartino, Rossetto. Gianfranco Rosi, quant à lui, emprunte à sa façon et depuis longtemps des sentiers sauvages, pas seulement en Amérique : Lion d’or à la Mostra de Venise 2013, son film Sacro GRA scrute avec acuité, presque dans une démarche entomologique, des vies quelconques près de la ceinture autoroutière de Rome.

Puis, à part, il y a Pippo Delbono, un être théâtral à la fois acteur multiforme et déconcertant dans des rôles très divers chez Bonito, Guadagnino, Riso, mais aussi réalisateur se mettant en scène avec son téléphone portable pour dialoguer avec les extrêmes : vie, lutte, sentiments, mort. Grâce à la force de son sens de la narration, Delbono n’est jamais un auteur rhétorique ou complaisant. Il y a « Delbono » (« du bon ») dans le bon cinéma italien. Un nouveau cinéma aussi pour ses attrayantes imperfections.

Text: Maurizio di Rienzo | Audio/Video: Ruth Baettig
First published: May 03, 2016

Explore more