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Crulic – le chemin vers l’au-delà

[…] Cet ancrage émotionnel et humaniste, ainsi, permet d’exprimer la résistance “politique” de Crulic dans les longues séquences dédiées à sa grève de la faim. Et pour nous, c’est l’occasion de plonger dans son monde, son imagination, ses souvenirs et, seulement par cette voie, aussi dans sa lutte et sa résistance, jusqu’à son délire pendant les derniers jours de sa vie.

[…] En effet, il y aurait de quoi réfléchir sur la notion de “sujet”, sur le sujet comme produit de l’assujettissement à des collectivités aveugles, et sur la perte de la subjectivité qu’un homme européen risque aujourd’hui si ces collectivités deviennent lâches et négligentes.

Nous voyons ce film au cinéma Xenix, à Zurich, cinq ans après sa première au Festival del film Locarno. Mais nous y trouvons une justesse toute particulière, car Anca Damian nous raconte une histoire qu’on a certainement besoin de ne pas oublier, une histoire qui cherche par la mémoire à réparer partiellement le scandale de la mort de Claudiu Constantin Crulic, une histoire qui se fait “j’accuse” contre la négligence des États et des collectivités face au sort des individus, un “j’accuse” toujours actuel envers une Europe bureaucratisée qui risque de perdre de vue l’être humain. Et huit ans après la mort de Crulic, ce film demeure encore d’actualité, une actualité qu’on pourrait dire intemporelle, aussi car la metteuse en scène choisit de laisser le voice over fictionnel de Crulic lui-même raconter cette histoire, d’outre-tombe.

C’est donc depuis l’au-delà que le film s’ouvre pour raconter le chemin de vie qui a amené ce garçon roumain au-delà de la vie, en passant d’abord au-delà des frontières, pour aller en Pologne, où il se trouve enfermé au-delà de la justice et des droits de l’homme. Nous sommes immédiatement capturés par le langage poétique de Anca Damian et l’animation de l’équipe du studio DSG (Dan Panaitescu, Raluca Popa, Dragos Stefan, Roxana Bentu et Tuliu Oltean), qui alterne avec énormément d’originalité dessins à la main, animation cut-out à base de photographies, documents passés au scanner, stop motion, projections, insertions vidéo, et animation digitale en 3D. Et grâce aux belles compositions musicales de Piotr Dziubek, nous suivons le récit biographique de Claudiu à travers un voyage esthétique d’une rare beauté.

Ce plaisir esthétique va contraster de plus en plus avec un parcours de vie qui accumule une histoire familiale difficile, les incertitudes de l’émigration – et là, il est important de souligner la relative normalité de ce parcours, commun à toute une génération de Roumains… – jusqu’à l’accident judiciaire qui finit par écraser la vie de Claudiu. Mais ce contraste constitue la véritable force de Crulic – le chemin vers l’au-delà, car il permet à Anca Damian de garder le point de vue de l’homme Crulic, de souligner son monde émotif, de défendre l’humanité de cette personne qui s’est retrouvée victime d’un système anonyme et injuste, aux tonalités kafkaïennes. Cet ancrage émotionnel et humaniste, ainsi, permet d’exprimer la résistance “politique” de Crulic dans les longues séquences dédiées à sa grève de la faim. Et pour nous, c’est l’occasion de plonger dans son monde, son imagination, ses souvenirs et, seulement par cette voie, aussi dans sa lutte et sa résistance, jusqu’à son délire pendant les derniers jours de sa vie.

Crulic – le chemin vers l’au-delà est pour cette raison un film qui nous rentre dedans, et pas seulement à cause des faits scandaleux dont il témoigne. Sa force est surtout dans le très bel équilibre que Anca Damian a su trouver entre reconstruction documentaire ponctuelle et expression des sentiments et des sensations d’un sujet. En effet, il y aurait de quoi réfléchir sur la notion de “sujet”, sur le sujet comme produit de l’assujettissement à des collectivités aveugles, et sur la perte de la subjectivité qu’un homme européen risque aujourd’hui si ces collectivités deviennent lâches et négligentes. Il n’y a pas de sujets souverains sans des collectivités qui défendent leurs droits, mais seulement des sujets d’une bureaucratie souveraine et aveugle face à l’être humain.

Il est regrettable que le visionnement du film ait été compliqué par une synchronisation catastrophique des sous-titres en allemand, qui nous a obligés à des acrobaties oculaires bientôt insupportables. Bon, disons que c’était l’occasion de chercher à comprendre et apprécier la belle voix roumaine… : un essai d’écoute, qu’il me plaît d’imaginer comme un petit geste d’attention envers Claudiu Constantin Crulic. Dans tous les cas, on sort de la salle avec les sens nourris de beauté, avec une histoire qui rentre dans les os, et avec une réflexion obligée sur une Europe qui, indépendamment des appartenances politiques ou monétaires, marche encore – ou déjà… – à plusieurs vitesses.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: June 28, 2016

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