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Casting

[…] Petra, l’actrice qui joue Petra dans l’histoire de «Casting» et l’actrice qui joue l’actrice qui joue Petra dans «Casting» se confondent, et ces moments d’ambiguïté constituent les passages les plus réussis et efficaces du film — je veux dire : du remake du film de Fassbinder et de «Casting» en même temps…

[…] Ainsi, si «Casting» s’éloigne du modèle fassbinderien par un style décidément anti-épique, il le rejoint entièrement au moins sur deux aspects : l’évolution des identités, dont on ne sait reconnaître que les masques, et la domination absolue des relations par des jeux de pouvoir.

Il y a le film de Rainer Werner Fassbinder, Die bitteren Tränen der Petra von Kant (Les larmes amères de Petra von Kant), il y a un remake de ce film produit pour la télévision allemande, il y a un casting pour ce remake, il y a le film Casting qui raconte l’histoire de ce casting, et il y a une production pour la télévision derrière Casting, un film qui a débuté cette année à la Berlinale pour arriver enfin au festival Bildrausch à Bâle comme film d’ouverture. À cette superposition d’œuvres et de productions s’ajoute la superposition des différents rôles des personnages et acteurs : vie privée et travail d’acteur pour Casting, vie privée d’acteur dans Casting, métier d’acteur dans Casting, personnage du remake en production dans Casting, personnage du film de Fassbinder.

Nicolas Wackerbart fait preuve d’une grande virtuosité pour démêler tous ces niveaux, et surtout pour les mettre en dialogue, dans ce qui peut aussi être considéré une étude sur l’art et la réalité du métier d’acteur. À ce propos, Wackerbart exploite le vieux malentendu de l’acteur qui serait d’autant plus efficace qu’il incarne son rôle en perdant toute distance et tout contrôle sur lui : ce mythe romantique et anti-professionnaliste nous fait souvent perdre les limites entre les différents niveaux de jeu. Petra, l’actrice qui joue Petra dans l’histoire de Casting et l’actrice qui joue l’actrice qui joue Petra dans Casting se confondent, et ces moments d’ambiguïté constituent les passages les plus réussis et efficaces du film — je veux dire : du remake du film de Fassbinder et de Casting en même temps…

Le jeu consiste, pour nous, à suivre l’enchaînement des boîtes chinoises et à accepter d’être dépaysés par ces moments d’ambiguïté qui font toute la tension et l’énergie du jeu de Casting, un jeu léger marqué par toute la palette de l’ironie, de l’humour au sarcasme. Par ce biais, en jouant également avec un langage constamment fluctuant entre langage quotidien et théâtral, Wackerbart s’adonne à un portrait fort critique du milieu du cinéma et de la télévision. Ainsi, si Casting s’éloigne du modèle fassbinderien par un style décidément anti-épique, il le rejoint entièrement au moins sur deux aspects : l’évolution des identités, dont on ne sait reconnaître que les masques, et la domination absolue des relations par des jeux de pouvoir. Le jeu de pouvoir, en effet, est la dernière tonalité du thème du « jeu », laquelle semble tout décider et tout absorber.

En outre, comme c’est le cas pour Die bitteren Tränen der Petra von Kant, Casting est une œuvre de grande énergie humaine, dans l’humour comme dans le drame. Il est peut-être utile de savoir que Wackerbart a décidé de tourner avec peu de consignes, en laissant se développer la dramaturgie du film et l’évolution de ses personnages par la simple improvisation. Pour ce faire, Wackerbart a su doubler le casting dans son Casting d’un casting d’exception pour son Casting, bénéficiant ainsi de grandes actrices et surtout d’un immense Andreas Lust, figure passe-partout, de caméléon, figure tragicomique, héros malgré lui, dont les masques multiples savent le projeter dans l’abîme de l’existence nue. L’admirable travail de montage fait de tout ce matériau vivant et toujours ambivalent un intelligent complot qui nous tient constamment suspendus entre amusement et dépaysement — jusqu’à la scène finale, ouverte, où la passion de la récitation arrive à nous faire suspecter la possibilité du crime, âme profonde du cinéma.

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Casting was screened at Bildrausch Filmfest 2017 in Basel

Text: Giuseppe Di Salvatore

First published: June 26, 2017

Casting | Film | Nicolas Wackerbart | DE 2017 | 91’ | Bildrausch Filmfest 2017 Basel

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