article img

Burma Waves at Visions du réel 2017

[…] Avec «Burma Storybook», nous (ré-)découvrons la force du mot poétique dans une culture particulièrement sensible aux mots – probablement aussi grâce à la présence de nombreux dialectes et langues en Myanmar, eux-mêmes témoins d’une diversité ethnique qui constitue certainement un des sujets les plus chauds dans la politique du pays.

[…] Par la force de la poésie, nous sentons comment la culture imprègne entièrement le territoire et la vie en Myanmar, ce qui nous donne ainsi une clé de lecture décisive pour comprendre la particularité de ce pays, dont l’enjeu politique majeur a semblé longtemps être la prépondérance d’une langue, le birman, et d’une religion, le bouddhisme.

Même si le cinéma du Myanmar (ou Birmanie) commence à peine à se développer, l’intérêt des cinéastes internationaux pour ce pays est toujours grandissant. À Visions du réel, nous avons pu voir deux excellents documentaires sur le Myanmar – excellents surtout car ils font preuve d’une grande empathie pour la culture de ce pays, en témoignant d’une façon engagée des changements sociaux très rapides en cours en ce moment.

Waves of Transition

Jonas Scheu fréquente le Myanmar depuis douze ans : dans son court-métrage Waves of Transition (Ma Yan Chan), il démontre sa connaissance du pays en choisissant un thème très précis, celui de l’introduction de logements sociaux à destination des habitants de taudis, qui exprime efficacement les effets d’une modernisation rapide et souvent improvisée. Nous nous retrouvons au cœur du pays, dans la ville historique de Mandalay, sur les berges de l’Irrawaddy, ce long fleuve qui traverse tout le Myanmar et en constitue l’âme et l’ancien axe de transport. Le focus de Scheu n’est pas le centre-ville — lieu désormais très touristique — avec ses temples et ses traditions, mais les travailleurs à la journée qui habitent dans les taudis des berges. Dans ce nœud de l’ancienne économie fluviale, les travailleurs des berges incarnent la liberté et la dépense quotidienne, dans le dur travail comme dans la fête. Or, ce monde de pauvreté semble avoir ému l’ambassadeur norvégien en visite à Mandalay, lequel a jugé bon d’aider le gouvernement à créer de nouveaux logements pour les familles des berges. Avec cette « normalisation », c’est tout un écosystème social qui va être soudainement balayé. Par une caméra qui nous restitue des images d’une grande beauté, le regard de Scheu demeure distant, mélangeant nostalgie et observation de changements qui, malgré une certaine résistance de la part de la population, semblent s’imposer de façon irréversible.

Burma Storybook

Dans l’attitude filmique de Petr Lom dans son long-métrage Burma Storybook, un documentaire dédié à la poésie et aux poètes du Myanmar, nous retrouvons la même tendance à dessiner un grand tableau panoramique de la société birmane. Le motif du contraste entre tradition et modernité est présent sur presque chaque image du film, qui se construit entièrement par « coupures » et « connexions » — et ce sont les deux mots que répète inlassablement un moine bouddhiste lors d’un rituel de prière. Mais la spécificité de ce film est dans l’entrelacs de mots et de paysages, qui constitue également l’entrelacs formel de la piste textuelle avec celle des images.

Même si Burma Storybook nous présente beaucoup de personnages liés à la poésie, il s’agit d’une constellation qui tourne autour de la figure de Maung Aung Pwint, poète phare du Myanmar et repère décisif pour plusieurs générations de poètes. La poésie n’est pas un sujet marginal pour ce pays, car nous découvrons qu’elle a une force incroyable, jusqu’à être considérée comme une activité hautement dérangeante pour le pouvoir. Les histoires des poètes, qui véhiculent une subjectivité évidemment désagréable à toute dictature, deviennent autant d’histoires d’emprisonnements, de tortures, d’isolements. Avec Burma Storybook, nous (ré-)découvrons la force du mot poétique dans une culture particulièrement sensible aux mots – probablement aussi grâce à la présence de nombreux dialectes et langues en Myanmar, eux-mêmes témoins d’une diversité ethnique qui constitue certainement un des sujets les plus chauds dans la politique du pays.

Les mots poétiques ont une fonction sociale fondamentale : dans les prières, dans la politique, dans la vie quotidienne — et aussi, tout d’abord, dans le rapport au territoire. À ce propos, Petr Lom suit parfaitement les enseignements de Maung Aung Pwint en les transposant dans son cinéma, car il bâtit un dialogue fascinant entre mots et images. Son regard sur le paysage du pays se construit par les éléments de la nature, surtout l’eau et le feu, qui reviennent non seulement dans la vie quotidienne des gens mais également dans les rituels symboliques de la tradition. Par la force de la poésie, nous sentons comment la culture imprègne entièrement le territoire et la vie en Myanmar, ce qui nous donne ainsi une clé de lecture décisive pour comprendre la particularité de ce pays, dont l’enjeu politique majeur a semblé longtemps être la prépondérance d’une langue, le birman, et d’une religion, le bouddhisme. Ainsi, nous ne nous étonnons pas qu’un documentaire sur la poésie au Myanmar et ses difficultés devienne un documentaire sur tous les problèmes qui aujourd’hui affectent ce pays, de la question des minorités à l’État policier, de la migration à la condition de la femme, jusqu’au problème récent de la pollution. Et Lom décrit ce paysage sociopolitique en partant de la cellule de la famille de Maung Aung Pwint : la sagesse et le patient soutien de sa femme, ainsi que l’émigration de son fils en Finlande, sont déjà très parlants, comme un microcosme qui refléterait le macrocosme du Myanmar — doublant ainsi le mouvement de sa poésie, une matrice exemplaire pour beaucoup de poètes birmans. Avec son ancrage au territoire à l’histoire, la poésie témoigne directement de la résistance contre une désintégration des liens sociaux et géographiques que la modernisation rapide du Myanmar semble imposer.

Pour nous, en Europe, ce film et l’exemple « culturel » birman peuvent aussi nous faire réfléchir sur le sens qu’il y a à vivre dans un monde où la poésie a presque perdu sa place…

Text: Giuseppe Di Salvatore

First published: May 03, 2017

Waves of Transition – Ma Yan Chan | Short | Jonas Scheu | CH 2017 | 29’ | Visions du réel 2017 Nyon

More Info

Burma Storybook | Film | Petr Lom | NL-NOR 2017 | 81’ | Visions du réel 2017

More Info

Explore more

Newsletter Subscription

Subscribe to our newsletter and stay in touch