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Brothers of the Night

[…] Ces premières images nous frappent par leur beauté tout en nous montrant, énigmatiquement, un groupe à la fois d’amis et d’ennemis, où solidarité et méfiance se mélangent à en donner le vertige.

[…] Cet aspect fictionnel de «Brothers of the Night» est la solution la plus intelligente pour capturer la fictionnalité qui est au cœur de la réalité tragique de ces travailleurs de la nuit.

On a besoin d’un bon moment pour découvrir où Brothers of the Night est tourné. La nuit colorée qui domine les premières images du film fait référence aux marins, aux bateaux, à un monde apatride et déraciné. Ces premières images nous frappent par leur beauté tout en nous montrant, énigmatiquement, un groupe à la fois d’amis et d’ennemis, où solidarité et méfiance se mélangent à en donner le vertige.

Puis, lentement, la mise en scène laisse place au documentaire, et nous découvrons un monde fait de night-clubs, de prostitution, d’émigration. Les coordonnées géographiques se précisent, et ce monde de la nuit se trouve encastré entre la périphérie viennoise et la lointaine Bulgarie, d’où nos protagonistes proviennent. L’esprit nomade et aventurier des jeunes gitans bulgares émerge toujours plus comme le véritable thème de ce documentaire captivant et troublant en même temps. L’exubérance de la jeunesse et l’obsession pour l’argent constituent les deux piliers de ces aventuriers de la nuit, que la caméra de Patric Chiha sait suivre dans l’intimité. Mais son précieux travail de proximité ne quitte jamais le sol esthétisant d’une certaine théâtralité, dans laquelle les garçons se plaisent eux-mêmes, en montrant le côté narcissique de leur jeunesse éblouissante et déjà éclatée. Cet aspect fictionnel de Brothers of the Night est la solution la plus intelligente pour capturer la fictionnalité qui est au cœur de la réalité tragique de ces travailleurs de la nuit.

Ils se sentent forts, ces jeunes hommes, dans un voyage entamé pour aller à la chasse à l’argent, qu’il faudra ramener à la maison pour se payer une femme vierge à marier, pour construire une famille “normale”. C’est une logique du sacrifice qui semble sublimer la victime en héros, dans l’illusion de rester inaffectés par l’expérience de la prostitution. Mais pendant le film nous découvrons également les moments de fragilité, la tentation de se détourner d’une ligne droite rigidement préétablie, celle de la chasse à l’argent. La fortune qui est chassée peut se révéler un piège, une corruption, et le héros redevient victime. Nous sortons de ce tour de force dans un underground européen méconnu avec une vision claire de la profonde contradiction qui anime beaucoup de parcours de migration : la démesure entre des valeurs conservatrices ininterrogées et la liberté effrontée des moyens employés pour réaliser ces valeurs.

L’expérience que nous faisons dans ce film est aussi l’expérience à la fois d’une implication presque fusionnelle et d’une mise à distance critique grandissante. Cet effet particulier est aussi le résultat d’un montage du son et des images d’une impressionnante fluidité, de pair avec l’accompagnement presque constant d’une musique intradiégétique, de laquelle se détachent les phrases hautement romantiques de la cinquième symphonie de Gustav Mahler. Ces dernières constituent un élément de contrepoint “viennois” qui nous détache de ces histoires “bulgares”, tout en nous laissant dans la Stimmung dramatique qui les habite. Constamment entre transfiguration esthétique et réalisme documentaire, Brothers of the Night est un film beau et lucide, maudit et urgent, monstrueux et humain.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: March 07, 2017

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