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Behemot

[…] Ce film est un cri. Un cri que seule la poésie peut soutenir. Zhao Liang recourt à la « Divina Comedia » de Dante pour faire face à Béhémot, le monstre biblique, ici monstre de la machine productive chinoise, qui mange la terre et use l’homme, dans un travail destructeur qui affecte aussi l’image des panoramas coupée par des lignes diagonales.

Ce film est un cri. Un cri que seule la poésie peut soutenir. Zhao Liang recourt à la Divina Comedia de Dante pour faire face à Béhémot, le monstre biblique, ici monstre de la machine productive chinoise, qui mange la terre et use l’homme, dans un travail destructeur qui affecte aussi l’image des panoramas coupée par des lignes diagonales. La grandeur monstrueuse des mines et des aciéries entre Sichuan et le sud de la Mongolie est regardée de très près, une grandeur telle que la pierre explosée, le scraper, le corps de l’homme apparaissent comme une image en macro. Behemot est une anatomie du monstre, de sa violence systématique, de la blessure de la terre qui produit une constante et vénéneuse fumée. Non seulement la poésie de l'Enfer de Dante est convoquée, mais il y a également une poésie propre à l’image, soignée au point de produire de véritables tableaux photographiques d’une puissance hypnotique. On pourrait se demander le sens d’une telle esthétisation du monstre, car pendant la projection nous nous surprenons à jouir de la beauté de l’image, un plaisir qui souvent dépasse la compassion et la colère ressenties face à cette documentation de la souffrance de l’homme. Mais la question, je crois, doit être tranchée en faveur de la justesse de la beauté. Nous sommes au cinéma, il ne faut pas l’oublier, et Zhao Liang construit avec grande efficacité un discours où beauté et cruauté s’entrelacent très étroitement, l’une au service de l’autre. La force de ce film, d’ailleurs, est surtout dans ces temps très longs, jamais ennuyeux, qui nous permettent de plonger émotivement dans la chair du quotidien des hommes et femmes qui travaillent inlassablement autour du monstre. Le film dépasse la simple représentation du travail et réussit à graver dans notre imagination le réel de leurs vies. Voilà comment nous arrivons très chargés émotionnellement vers la fin du film, où les personnes émergent toujours plus, non seulement dans leur travail, mais aussi dans leur maladie, jusqu’aux morts précoces. Le final, qui raconte le paradis des villes fantômes, propres et encombrées de tours inhabitées, construites avec les matériaux des mines et des aciéries, ajoute du sarcasme à la folie du désastre écologique et humain. Behemot est un film dur, qui veut montrer plus que comprendre, un film anatomique, qui lève le voile sur l’insensé exclusivement, avec une insistance quelquefois excessive. Pour cela, il ne peut qu’être accepté comme un cri, un cri qui vient du profond de la Chine.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: May 05, 2016

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