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Beduino | Júlio Bressane

[…] Cette force centrifuge qui charge la scène décrit le dehors de la scène, c’est-à-dire le “ob” de son ob-scénité. «Beduino» n’est rien d’autre que la concrétisation cinématographique de la structure du désir et du noyau d’obscénité qui l’habite.

[…] Au cœur du cinéma, ici, il y a un “homme dans le désert” — la traduction du mot “beduino”. Car il ne faut rien d’autre que le désert, l’heure sans ombre, le zénith zarathoustrien, pour faire advenir le cinéma libéré de toute reproduction, libéré de toute exécution des idées.

Enfin un film de poésie, loin du réalisme descriptif si à la mode dans ces temps d’information et de journalisme.

La poésie est dans les images, et elle est alors poésie de précision, la précision de la beauté. Et la poésie est dans les textes, et elle est alors poésie de l’indéfinition, de l’ellipse, de la référence. Elle ne décrit pas un paysage, mais construit un royaume, celui de l’imagination et du rêve. Il ne s’agit pourtant pas, dans Beduino, d’une imagination et de rêves mis en scène, mais d’une imagination et de rêves qui sont la scène elle-même. Le travail de Júlio Bressane est d’abord un travail de setting, de composition, de montage de la scène : c’est ici qui naissent les idées. En ce sens, « la pensée elle-même est montage » — comme il nous le dit après la projection au PalaVideo de Locarno.

Beduino se lit et se regarde scène par scène, comme le montage se fait dans chaque scène, mais également dans l’enchaînement des scènes. Un enchaînement qui met en place un crescendo d’absurdité et de cohérence. Pendant que nous nous laissons surprendre par une inventivité débridée et suggestive, plusieurs fils thématiques prennent forme — par associations — et laissent émerger un tissage qui restitue une grande cohérence au film dans son entier. Il y a toujours plus de pistes, dans Beduino, jusqu’à donner la douce sensation de se perdre, et en même temps de s’y retrouver toujours plus à la maison, tandis que les constellations scéniques se font univers.

Au cœur de ces tableaux cinématographiques, il y a un jeu théâtral, qui met en scène la sensualité et l’humour en même temps. L’éros, la sexualité, la mort, mais aussi les ouvertures philosophiques nietzschéennes, enfin le crime : voilà les vieux ingrédients du menu théâtral — ce sont également les ingrédients classiques qui ont fait l’essence du cinéma. Chacun de ces éléments est présent sous la forme du phantasme : il est donc inépuisable et sert ainsi à nous projeter au-delà de la scène. Ou bien il sert à faire en sorte que la scène soit habitée par une tension continuelle, justement parce qu’elle est animée par ces phantasmes. Cette force centrifuge qui charge la scène décrit le dehors de la scène, c’est-à-dire le “ob” de son ob-scénité. Beduino n’est rien d’autre que la concrétisation cinématographique de la structure du désir et du noyau d’obscénité qui l’habite.

Júlio Bressane va au cœur du cinéma, de sa force visionnaire, qui n’est rien d’autre que son obscénité théâtrale. Et cette obscénité constitue le levier subversif du cinéma de Bressane : une subversion qui ne parle pas le langage journalistique des polémiques et des idéologies, mais le langage inactuel de l’imagination. Par ailleurs, le portugais qui nous entendons est lui aussi inactuel, perdu quelque part dans le xixe siècle. Au cœur du cinéma, ici, il y a un “homme dans le désert” — la traduction du mot “beduino”. Car il ne faut rien d’autre que le désert, l’heure sans ombre, le zénith zarathoustrien, pour faire advenir le cinéma libéré de toute reproduction, libéré de toute exécution des idées. Inactuel et absolument présent, voilà le cinéma d’un créateur de cinéma, un homme dans le désert, un beduino.

Text: Giuseppe Di Salvatore | Audio/Video: Ruth Baettig
First published: August 11, 2016

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