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Barbara

[…] La mise en place des différentes temporalités n’écrase en rien la complexité du personnage de Brigitte, mais lui donne au contraire un caractère multifacette dont la “vraie” Barbara avait aussi le secret…

[…] « Barbara » évite les facilités ennuyeuses et sans cesse ressassées des biopics ; la mise en scène est vertigineuse et ouvre au spectateur des voies narratives démultipliées, le film expose le processus de création autour de Brigitte qui cherche à révéler son personnage et évite ainsi le drame conduit par de simples faits historiques.

Barbara est là

Brigitte, interprétée par Jeanne Balibar, est une actrice qui entre dans la peau de Barbara le temps d’un film, celui que dirige Yves Zand (incarné par Mathieu Amalric, le réalisateur de Barbara). Sur le tournage ou dans son appartement, Brigitte se prépare, chante, mime et lit, parfois sous les yeux d’Yves qui se laisse emporter par ce personnage qu’elle tente de faire revivre. De cette manière, le film croise subtilement les regards posés par les deux êtres sur la chanteuse puis, surplombé par le relais que prend le film dans le film, mêle doucement deux niveaux de réalité. Barbara a été présenté en ouverture de la section “Un certain regard” au Festival de Cannes 2017.

Déjà Tournée (2010) présentait une construction esthétique douée de certaines lueurs cassavetiennes ; à travers des points de vue éclatés et des surgissements de gestes au lieu d’un montage obéissant, le film donnait une réelle importance aux corps, soulignant les souffles et les courbures des femmes sans se contenter d’illustrer un simple drame entre les personnages du cabaret. La pellicule incandescente, enflammée par la troupe New Burlesque, donnait à voir certaines interactions avec le dispositif cinématographique, effleurant parfois le regard de la caméra, sans aucun systématisme.

De la même manière, Barbara entremêle les pouvoirs illusionnistes du cinéma, combinant la voix de la chanteuse à l’image de l’actrice Jeanne Balibar, ou l’inverse. La mise en place des différentes temporalités n’écrase en rien la complexité du personnage de Brigitte, mais lui donne au contraire un caractère multifacette dont la “vraie” Barbara avait aussi le secret, si l’on en croit les paroles de Jacques Tournier rapportées par Yves Zand  : « C’est une femme qui ne vit pas sa vie. Elle se la raconte avec tant de force qu’elle finit par y croire. […] J’avais l’impression qu’il ne s’agissait jamais de la même femme. » Barbara l’insaisissable cache un caractère qu’on rapprocherait volontiers de la mythique Myrtle Gordon dans The Opening Night (1977), interprétée par Gena Rowlands.

Barbara évite les facilités ennuyeuses et sans cesse ressassées des biopics, la mise en scène est vertigineuse et ouvre au spectateur des voies narratives démultipliées. Le film expose le processus de création autour de Brigitte qui cherche à révéler son personnage et évite ainsi le drame conduit par de simples faits historiques. Les propos de Mathieu Amalric retranscrits par Antoine Duplan dans Le Temps du 2 septembre sont en ce sens très éloquents : « Il ne fallait en aucun cas mettre Jeanne dans une situation dégueulasse d’imitation, car Barbara est i-ni-mi-ta-ble… Mon obsession était de montrer comment les mots et la musique venaient à Barbara. La naissance d’une chanson… » Ainsi Barbara problématise l’acte de création, tout comme il brise les limites entre la réalité et la fiction, aussi mystérieuses que vaporeuses. Impossible pour Brigitte de savoir comment était la chanteuse, pourtant ses recherches et tentatives provoquent des tremblements d’âme irréversibles. L’aller-retour entre l’incarnation du rôle et le commentaire qui l’entoure — entre les prises — reste néanmoins éloigné de tout effet de distanciation ; au contraire, il conduit le spectateur à revivre Barbara-avec-Brigitte, comme si l’importance du doute et la quête de l’absolu évoquaient la beauté d’un personnage qui, d’une certaine façon, a toujours côtoyé la fiction. La chanteuse se racontait des histoires, de la même manière que Brigitte cherche à comprendre ce qui peut produire une ressemblance. Barbara est là.

Le film délivre une recherche impossible à travers le prisme de la fiction, même si cette dernière tend aussi à se mélanger parfois à la réalité. Ainsi Mathieu Amalric est ému aux larmes dans une émission télévisée, alors qu’il remercie Jeanne Balibar pour la sincérité qu’elle lui a offerte sur le tournage ; et ces instants rappellent les premiers moments du film, lorsqu’Yves Zand ne peut retenir son émotion face à Brigitte qui vient de lui offrir une sublime interprétation. Les deux situations sont confondantes et mêlent encore une fois la réalité avec la fiction. Le film évolue à travers un canevas qui allie espace de liberté et espace de contrôle, en tout cas en surface, puisque seuls les mots du réalisateur donnent quelques indices toujours invérifiables : « C’est comme du free-jazz, vous savez. Vous devez travailler beaucoup en amont avant de donner du plaisir et d’accepter le risque. La peur disparaît. » Le film est bouleversant, l’expérience sensorielle s’allie à la recherche de vérité, sans jamais confondre la certitude et le plaisir de croire.

Text: Adrien Kuenzy

First published: September 14, 2017

Barbara | Film | Mathieu Amalric | FR 2017 | 97’

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