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Babel | Boris Lehman

[…] Entre stratifications et multiplication des possibilités, il y a de quoi laisser place à l’ironie (de soi), au Witz juif, à une déconstruction perpétuelle, qui en effet se révèle aussi construction (de soi, si l’on veut).

[…] Boris Lehman poursuit un projet intimement théâtral, où la falsification et la fictionnalisation (de soi) ne cèdent jamais au mécanisme illusionniste de la boîte noire.

Boris Lehman commence en 1983 à filmer sa vie, quelques images presque tous les jours. Avec cet énorme matériau, il réalisera Babel, une œuvre cinématographique en sept volets. La Cinémathèque suisse à Lausanne projette en première mondiale les deux derniers volets (Oublis, regrets et repentirs, et Funérailles), qui témoignent parfaitement du style et de la recherche de ce cinéaste expérimental (né à Lausanne, mais vivant à Bruxelles). Le soi et l’image de Boris Lehman s’y trouvent hyper-représentés, mais sans fil narratif linéaire. Dans le premier film, il s’agit plutôt de fragments du quotidien, un quotidien belge fait d’amis qui multiplient les visions de soi-même. La stratification des sois (le soi documenté, le soi mis en scène, le soi réalisateur) se complexifie dans un impossible récit de soi. Impossible comme l’est la mise en scène de sa propre mort — dans le dernier film — à travers ses mille et une possibilités. Par ailleurs, l’image elle-même, si elle n’est pas rien, c’est du possible. Entre stratifications et multiplication des possibilités, il y a de quoi laisser place à l’ironie (de soi), au Witz juif, à une déconstruction perpétuelle, qui en effet se révèle aussi construction (de soi, si l’on veut). Les différents trucages formels, parmi lesquels la désynchronisation joue un rôle central, permettent une mise à distance qui s’avère être un contrôle de soi par soi, jusqu’à la mise en scène. Boris Lehman poursuit un projet intimement théâtral, où la falsification et la fictionnalisation (de soi) ne cèdent jamais au mécanisme illusionniste de la boîte noire. Face à ses films nous restons à distance, juste l’espace d’une réflexion savante (sur les chiffres, sur les boîtes, sur le corps, sur l’archive) ou d’un sourire ironique : l’impossible visage qu’on n’y voit pas, par surexposition des visages fictionnels de Boris Lehman mis en scène par Boris Lehman, est peut-être la trace de la plus simple façon de rester fidèle à soi-même : trahir le(s) soi(s). Si Oublis, regrets et repentirs est un film joliment inquiet, et malheureusement peu inquiétant, Funérailles frappe par la richesse d’idées filmiques, quoiqu’elles se trouvent submergées par un recours obsessif à la métaphore et à la citation. Face à la soustraction ultime qu’est la mort, Boris Lehman se plaît à être lui-même l’auteur de ses autosoustractions les plus différentes. Avec cela il semble vouloir saturer l’espace des possibles, avec la patience de l’artisan : tout dire, tout imaginer, tout contrôler, dans le miroitement infini d’une identité nécessairement manquée. On pourrait dire que c’est du bricolage, ou bien de l’essai cinématographique, selon les points de vue : d’ailleurs, que pourrait-on faire d’autre, honnêtement, avec soi-même ? Peut-être se laisser filmer par quelqu’un d’autre… Non, cela signifierait briser la fidélité au visage invisible qui constitue le soi.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: May 09, 2016

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