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Art mon amour | Journées de Soleur

[…] L’approche thématique — le film qui parle “sur” l’art ou une de ses dimensions — a aussi son intérêt, mais il ne devrait être, à nos yeux, que le début d’un dialogue qui pousse le film à s’ouvrir, au moins dans sa forme, à une hybridation par les pratiques artistiques.

[…] En mettant au centre une des questions les plus classiquement cinématographiques, la distinction entre réalité et fiction, le film de Pierre Bismuth « Where Is Rocky II? » n’est rien d’autre qu’une œuvre d’art, une œuvre d’art sur le cinéma et surtout “avec le cinéma”. En même temps, « Where Is Rocky II? » est un film sur l’art, la pierre d’Ed Ruscha — dont le statut artistique se trouve également entre réalité et fiction — et surtout un film “avec” l’art…

L’échange, le dialogue, voire la fusion entre art et cinéma, constitue l’un des intérêts principaux de Filmexplorer. Ce dialogue était particulièrement intense aux débuts du cinéma, et il nous semble retrouver une nouvelle vivacité aujourd’hui, peut-être sous la pression des changements technologiques qui réinterrogent la forme filmique, de concert avec les modalités d’utilisation des images en mouvement. Nous sommes ainsi heureux de l’initiative conjointe des Journées de Soleure et du Musée des beaux-arts d’Argovie, qui ont voulu consacrer au dialogue entre art et cinéma, l’un sa section “Focus”, “Art mon amour”, l’autre une importante exposition, “Cinéma mon amour”. Fortes de cet amour réciproque, les deux institutions, un festival de film et une maison des arts, sont-elles vraiment capables de mettre en discussion la séparation des domaines artistiques et cinématographiques ? Quoi qu’il en soit, pour nous c’est justement cette mise en discussion qui est le véritable enjeu du dialogue entre art et cinéma. En outre, nous sommes convaincus que les aspects les plus passionnants de ce dialogue concernent la question des formes de l’œuvre d’art et de l’œuvre cinématographique, qui va de pair avec l’expérience que nous faisons de ces œuvres, donc avec la dimension de la réception de ces œuvres. C’est au niveau des formes et de la réception que le dialogue entre art et cinéma peut se transformer en une véritable hybridation.

La déception face à une approche thématique entre art et cinéma

De ce point de vue, la conception générale de la double initiative entre Soleure et Aarau a, initialement, refroidi notre enthousiasme. En regardant rapidement les programmes, il nous semble que l’art est pris comme “objet” thématique par un cinéma qui n’interroge pas son statut “artistique”, et que le cinéma est pris comme un “objet” thématique à analyser et élaborer artistiquement. Cette impression se renforce si l’on considère les titres des films au programme dans le Focus “Art mon amour” — et je laisse pour une prochaine réflexion l’expérience que l’on peut faire avec l’exposition du Musée des beaux-arts d’Argovie, qui présente effectivement une grande variété d’approches au cinéma. L’approche thématique — le film qui parle “sur” l’art ou une de ses dimensions — a aussi son intérêt, mais il ne devrait être, à nos yeux, que le début d’un dialogue qui pousse le film à s’ouvrir, au moins dans sa forme, à une hybridation par les pratiques artistiques. Mais regardons de plus près les films au programme dans cette section des Journées de Soleure, “Art mon amour” – où l’on s’étonne de ne pas retrouver le magnifique, et artistique, Spira mirabilis, de Massimo D’Anolfi et Martina Parenti, programmé dans la section « Panorama Documentaire ».

Sur les douze titres, six sont des portraits d’artistes, et quatre racontent le monde de l’art : du fonctionnement des musées (Das grosse Museum et Sign Space) aux pratiques concrètes des artistes (In Art We Trust), et même à une reconstruction fictionnelle du monde de l’art (Le dos rouge). En ce qui concerne ces derniers, je me limiterai à deux mentions, car la majorité d’entre eux suit une approche thématique classique, en traitant ainsi le monde de l’art comme l’on traiterait n’importe quel autre sujet d’étude. De Sign Space, de Hila Peleg, j’ai beaucoup apprécié la remarquable réflexion sur l’histoire, le rôle et la fonction de l’espace d’exposition (ce qu’on appelle le “white cube”) : cette réflexion passe par la projection de longs textes d’une grande lucidité de Michael Bears, qui constituent une véritable critique historique de l’institution “musée” et une réflexion sur ses reformulations contemporaines. Mais je m’interroge sur les sens des images, qui portent sur le montage d’une exposition à la Maison des cultures du monde à Berlin. Sans le texte, que les images servent seulement à illustrer, le film perdrait vite sa fonction informative pour devenir anecdotique et ennuyeux. Même fonction presque exclusivement informative pour le film de Benoît Rossel In Art We Trust : on y découvre la variété et les enjeux des pratiques de production artistique contemporaine, mais le film lui-même demeure une collection d’images à valeur illustrative, une sorte de catalogue.

Est-ce que les artistes ont vraiment quelque chose d’intéressant à dire ?

En ce qui concerne les portraits d’artistes, il faut souligner un énorme malentendu “romantique”, dont les effets sont encore si répandus aujourd’hui. En effet, une grande partie de l’attention que l’on porte aux artistes est le résultat de l’idée “romantique” d’adéquation entre œuvre et artiste que l’on a tendance à accepter, et dont on devrait plutôt se méfier. L’œuvre n’est pas (ou presque jamais) l’expression directe de la personnalité ou, pire, de la vie de l’artiste, et donc rien ne garantit que derrière une œuvre géniale se trouve un artiste également génial. Au contraire, nous pouvons constater que les œuvres s’imposent souvent malgré les intentions de l’artiste, et que les bons artistes suivent tout simplement les règles du jeu que l’œuvre elle-même leur impose, règles qui sont largement déterminées par les tendances, le goût, les pratiques et la philosophie de toute une époque. Très souvent, les artistes n’ont presque rien à dire d’intéressant sur leur œuvre et leur art, et leur personnalité est encore moins intéressante.

L’exception des autoportraits : Hans-Peter Feldmann et « Muito romântico »

Ce n’est pas un hasard, dès lors, que les deux seuls films qui font exception à ce cliché soient les films où les artistes se lancent dans un autoportrait où, plutôt que de parler d’eux-mêmes, ils réalisent eux-mêmes une œuvre qui puisse représenter leur vie ou leur activité. C’est le cas de Hans-Peter Feldmann — Kunst Keine Kunst, où l’artiste allemand propose une série amusante, intelligente, intrigante, de petites performances à travers lesquelles il raconte son univers et son histoire. Ici la fonction de Corinna Belz, metteuse en scène plutôt habituée à des portraits d’artistes informatifs voire didactiques, est réduite au rôle de complice, ce qui permet à Feldmann lui-même de devenir le véritable auteur de ce film. Dans le film Muito romântico de Melissa Dullius et Gustavo Jahn, en revanche, les artistes brésiliens réalisent eux-mêmes directement le film, et l’autoportrait se crée justement à travers une confrontation artistique avec le moyen cinématographique – je renvoie pour ce film à l’ARTICLE que nous lui avons dédié.

L’hybridation de l'art et du cinéma chez Pierre Bismuth

À ces deux derniers titres, il faudra ajouter un troisième, celui de Where Is Rocky II? de Pierre Bismuth, grâce auquel on soignera définitivement notre initiale déception face à un traitement thématique de l’art par le cinéma — traitement qui présuppose une distinction nette entre deux domaines qu’on devrait plutôt remettre en question et croiser. Et le film de Bismuth est une magistrale œuvre d’hybridation. Il s’agit d’un film sur Rocky II, une œuvre de l’artiste Ed Ruscha, qui semble avoir “caché” dans le désert californien une fausse pierre vers la fin des années 70. Le temps passe et l’oubli risque de rendre l’œuvre inexistante — l’artefact réel glisse dans la vraie fiction… Alors Pierre Bismuth engage un détective privé et se met à sa recherche : voici la simple trame d’un film qui, entre autres, interroge l’éphémère de l’art en contraste avec son institution financièrement lourde et surdotée. À travers un matériau filmique documentaire, Bismuth se plaît à construire une fake fiction, grâce à un brillant travail de musique et de montage, et à jouer avec les genres : enquête documentaire, policier, thriller, road movie. Même le western et le film d’action trouvent leur place, car Bismuth documente également l’écriture du scénario d’un film sur ce sujet. L’imagination et l’écriture de deux dramaturges hollywoodiens se superposent ainsi au récit filmique de Bismuth dans un crescendo d’entrelacs, qui arrive à nous faire perdre la distinction entre la réalité du film, qui est une fausse fiction, et la fiction d’un vrai film hollywoodien dans le film. En mettant au centre une des questions les plus classiquement cinématographiques, la distinction entre réalité et fiction, le film Where Is Rocky II? n’est rien d’autre qu’une œuvre d’art, une œuvre d’art sur le cinéma et surtout avec le cinéma. En même temps, Where Is Rocky II? est un film sur l’art, la pierre d’Ed Ruscha — dont le statut artistique se trouve également entre réalité et fiction — et surtout un film avec l’art : on pourrait considérer l’œuvre de Bismuth comme une performance artistique qui se réalise non pas dans une galerie ou dans une rue, mais à grande échelle dans tout le monde de l’art et du cinéma, en profitant de la coïncidence géographique, en Californie, de Ed Ruscha et Hollywood. C’est Ed Ruscha lui-même, d’ailleurs, qui avait dit, en 1979 — et c’est la phrase mise en ouverture du film : « Hollywood is not just a place, Hollywood is a verb. You can Hollywood something. You can Hollywood anything ».

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Filmexplorer était invité, pendant les Journées de Soleure, à discuter le rapport entre art et cinéma dans la transmission radiophonique de la RSI « Voci dipinte » par Monica Bonetti. On peut écouter la transmission (en italien) ICI.


Text: Giuseppe Di Salvatore

First published: February 04, 2017

Art mon amour | Focus | Solothurner Filmtage 2017 | Curator: Jenny Billeter

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Where is Rocky II? | Film | Pierre Bismuth | FR-DE-BE-IT 2016 | 93’

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