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Aquarius

[…] En cela, Dona Clara incarne la résistance d’un certain passé, mais plus généralement le respect dû au passé et à l’Histoire. […] Elle est la figure de la sagesse, faite aussi de tradition, en opposition à la barbarie d’une modernité aveuglée par la course à l’argent et le manque de respect envers l’autre. Sa lutte assume une tonalité héroïque, entre culture et barbarie, entre socialisme et individualisme.

[…] En cela, la Dona Clara socialiste rejoint son ennemi capitaliste, dans les rangs de ceux qui gardent le pouvoir à travers la manipulation et la menace, pendant que le peuple reste sur un fond social fait d’esclavagisme.

“Aquarius” est le nom d’un immeuble d’appartements qui donne sur la plage de Recife, en Pernanmbuco, et Aquarius raconte la lutte de Dona Clara, restée désormais la seule habitante du bâtiment, contre les tentatives d’une grosse société immobilière qui voudrait détruire l’édifice pour en construire un autre. En effet, dans ce récit Dona Clara est absolument au centre du début — une longue séquence de sa jeunesse — à la fin du film. Ce qui est une très bonne nouvelle, car elle est magistralement interprétée par l’actrice Sônia Braga, une véritable star brésilienne qui ne semble que réciter soi-même dans le film ; mais aussi une mauvaise nouvelle, car elle occupe l’écran et l’attention sans laisser beaucoup d’espace à d’autres figures qui pourtant semblent le mériter. En effet, il faut dire que Kleber Mendonça Fihlo est particulièrement efficace dans son travail sur les détails, qui souvent suffisent à évoquer rapidement toute une atmosphère et à raconter beaucoup plus que l’action du film n’en est capable. Oui, car l’histoire est faite de petits événements, de petits pas dans un crescendo de tension autour de la lutte entre Dona Clara et la société immobilière.

Avec cette histoire, il est clair que Mendonça Fihlo veut raconter le Brésil contemporain et son histoire récente, plus précisément le rapport difficile avec son passé, si facilement oublié. En cela, Dona Clara incarne la résistance d’un certain passé, mais plus généralement le respect dû au passé et à l’Histoire. Dona Clara n’est pas seulement connue et respectée pour son métier et son âge, mais plus précisément parce qu’elle est porteuse d’un regard moins myope, moins perdu dans les urgences et les besoins du présent. Elle est la figure de la sagesse, faite aussi de tradition, en opposition à la barbarie d’une modernité aveuglée par la course à l’argent et le manque de respect envers l’autre. Sa lutte assume une tonalité héroïque, entre culture et barbarie, entre socialisme et individualisme.

Mais si l’histoire de Dona Clara se limitait seulement à ce niveau métaphorique, il faudrait dire d’Aquarius qu’il est trop long, et finalement assez redondant, car nous comprenons assez vite que la lutte pour garder son appartement se veut métaphore des tensions sociales et culturelles du Brésil entier. Heureusement, avec le temps nous découvrons également les côtés négatifs de notre super-héroïne. Dès le début, sa liaison au passé semble quelquefois obsessive, presque pathologique ; mais c’est surtout la découverte du réseau de pouvoir — « la família » —, qui est derrière elle et dont elle va se servir pour continuer sa lutte contre la société immobilière, qui nous montrera un autre visage de cette grande dame. Et c’est exactement le visage mafieux qu’auparavant on avait exclusivement attribué à la société immobilière et à son monde de spéculation capitaliste. Certes, Dona Clara est proche du peuple, a du respect pour les pauvres, les aide. Mais nous nous rendons compte, par exemple à travers la relation avec sa femme de ménage, que cette bonté demeure seulement paternaliste, et n’arrive pas à remettre en cause la séparation nette (presque ontologique au Brésil) entre les riches et les pauvres, les puissants et les soumis. En cela, la Dona Clara socialiste rejoint son ennemi capitaliste, dans les rangs de ceux qui gardent le pouvoir à travers la manipulation et la menace, pendant que le peuple reste sur un fond social fait d’esclavagisme. Voilà l’autre histoire du Brésil qui est racontée par Aquarius — grâce, ou malgré Mendonça Fihlo ? —, où socialistes et capitalistes se rejoignent dans la caste mafieuse des riches et des puissants. Et voilà que ce film, qui a pourtant su évoquer l’importance des valeurs du respect et de la culture, quitte à être quelquefois ennuyeux, se termine (et se sauve) dans une scène digne d’un gangster movie, avec un happy end qu’on a désormais appris à apprécier dans toute son amertume.

Text: Giuseppe Di Salvatore

First published: October 09, 2016

Aquarius | Film | Kleber Mendonça Fihlo | BRA 2016 | 144’ | Zurich Film Festival 2016

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