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Another Year

[…] Et c’est justement la simplicité du dispositif qui permet de libérer une quantité insoupçonnable de détails significatifs et de stimuler la réflexion.

[…] La radicalité réaliste de Shengze Zhu est une démonstration du caractère incontournable de la fictionnalité, qu’il s’agisse de la fictionnalité introduite par l’instrument d’enregistrement, le medium, ou de la fictionnalité de la réalité elle-même.

[…] Shengze Zhu a trouvé la formule parfaite pour nous laisser faire l’expérience d’un temps très lent, tout en évitant que nous “décrochions” du récit : après trois heures de film, un morceau de Chine est indélébilement gravé dans notre âme.

Le film de Shengze Zhu se tient à un dispositif très simple : filmer une année de vie d’une famille qui a migré de la campagne à la ville de Wuhan, en Chine, à travers treize séquences — une par mois — de treize dîners, tournée chacune avec une caméra fixe et sans coupures. Et c’est justement la simplicité du dispositif qui permet de libérer une quantité insoupçonnable de détails significatifs et de stimuler la réflexion. Le dîner est le moment du bilan de la journée, le moment de la réunion de famille, où les problèmes de cohabitation émergent. Et ils ne peuvent qu’émerger dans l’espace très limité de l’appartement de Wuhan, où la famille vit avec trois enfants et une grand-mère. Il n’est pas étonnant, alors, que la caméra ne bouge pas, quoiqu’elle nous propose un cadre de la chambre chaque mois différent, qui nous permet de découvrir tous les angles de ce foyer chinois. En effet, ce qui étonne, plutôt, c’est le geste de placer la caméra dans l’espace privé d’une famille chinoise, comme si l’on voulait essayer de la regarder littéralement de l’intérieur.

Dans cet intérieur étroit, il n’y a pas vraiment d’intimité, mais mille occasions de nous plonger dans la réalité de la Chine contemporaine. Tout se passe par les détails, les désirs des enfants (« je veux… » est leur expression la plus récurrente), la question centrale de pouvoir acheter, la tension entre la mère et la belle-mère, les tensions d’une famille qui souhaiterait plus d’indépendance individuelle, comme c’est le cas de la fille adolescente qui doit crier pour défendre ses études, et celui du père qui veut aller jouer ailleurs la soirée du Nouvel An chinois — qui d’ailleurs est l’un des seuls moments où l’on semble sentir quelque chose comme une communauté qui ne soit pas la simple cohabitation quotidienne faite de besoins et de nécessités. Another Year est également une fresque “historique” de la famille chinoise, car elle se trouve montrée à travers ses différentes générations, qui sont toutes massivement déterminées par le modèle archaïque, patriarcal ; s’y ajoute, non sans quelque contradiction, le contrôle des naissances par l’État, particulièrement fort en campagne, et un nouvel individualisme, typique de la vie dans les grandes villes. En effet, la distinction entre ville et campagne en Chine est bien l’un des aspects les plus marquants de cette étude d’observation, car la campagne est également bien représentée dans le film : une partie de la famille retourne au village pour soigner la grand-mère atteinte d’une ischémie cérébrale. Et devient ainsi encore plus clair comment en ville les libertés augmentent en même temps que les besoins. Au contrôle social du village se substituent l’exploitation au travail et les difficultés économiques. La question de l’argent est celle qui revient le plus souvent, pendant que la télévision occupe les yeux et les esprits des deux enfants les plus petits, en guise de basse continue éternelle qui pourtant réserve des surprises, comme un morceau de Tchaïkovski ou un chant jazz.

Another Year est un paradigme de réalisme documentaire, pourrait-on dire, parce que la caméra demeure totalement neutre, de pair avec un montage qui se fait seulement par le choix de la séquence mensuelle. Et on pourrait dire que Shengze Zhu a voulu être si fidèle aux conditions réelles de filmage qu’elle a aussi montré que les membres de la famille sont conscients de la présence de la caméra, qui devient donc présente au spectateur lui-même. Mais justement par ce geste, nous découvrons l’insaisissable du réel, car nous devenons attentifs à l’éventuel “jeu” de nos “personnages” face à la caméra. La radicalité réaliste de Shengze Zhu est une démonstration du caractère incontournable de la fictionnalité, qu’il s’agisse de la fictionnalité introduite par l’instrument d’enregistrement, le medium, ou de la fictionnalité de la réalité elle-même.

Mais Another Year est un film absolument réussi en tant que documentaire, en tant que “vision du réel” (pour mentionner le nom du festival où cette année il a largement mérité de gagner le prix le plus important), car il est aussi un film d’immersion, et nous laisse faire une expérience inoubliable du quotidien de cette famille chinoise. Si l’on se demande pourquoi, nous découvrons que son efficacité tient intégralement à l’expérience du temps que nous pouvons faire pendant les trois heures de vision. Nous sommes habitués, face à un écran, à recréer le temps du film par le montage et par notre montage à nous ; ici, le simple fait de nous trouver devant des séquences sans montage où le temps chinois, celui du film, coïncide avec le temps de nous spectateurs, nous mène à faire l’expérience d’un temps filmique énormément élargi, alors même que notre attention de spectateur est continuellement titillée, par les petits événements des dîners et par le rythme des mois. Shengze Zhu a trouvé la formule parfaite pour nous laisser faire l’expérience d’un temps très lent, tout en évitant que nous “décrochions” du récit : après trois heures de film, un morceau de Chine est indélébilement gravé dans notre âme.

Text: Giuseppe Di Salvatore

First published: October 26, 2016

Another Year | Film | Shengze Zhu | CHN 2016 | 181’ | Filmpodium Zürich

Best Feature Film of International Competition at Visions du réel 2016

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