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Aferim!

[…] Si Consantin exprime bien l’arrogance de son rôle social et de ses privilèges, il tisse en même temps un fil rouge humaniste, fait d’opinions modérées, de sensibilité et de bon sens, qui se trouve en contraste évident avec un monde barbare, raciste, négrier.

[…] « Aferim! » n’est pas un film historique, mais clairement universel, et sinistrement contemporain, car la tragédie qu’il raconte touche tous ceux qui, malgré leurs bonnes intentions, se font complices de la barbarie de l’esclavage.

Voilà une fresque précise et riche de la Valachie de 1835 – pourrait-on dire. Mais ce premier constat ne rend pas justice à un film dont la valeur n’est pas seulement historique. Entre réflexion philosophique et _road_ _movie_, _Aferim!_ se révèle très intéressant sur plusieurs niveaux : pour la structure du récit, la photographie, le jeu des acteurs. Mais il y a un aspect en particulier qui me frappe, et constitue à mes yeux la pierre angulaire du film : la voix du protagoniste, Constantin.

Ce gendarme plein de vitalité parle tout le temps, sans arrêt, comme une radio. Il constitue ainsi le pilier du film, son centre narratif, jusqu’à assumer un rôle méta-narratif : la tonalité et le volume sont constants chez Constantin, donnant donc la sensation d’avoir une voix off. Sa voix devient presque un élément étranger au film et à son contexte historique.

Si Consantin exprime bien l’arrogance de son rôle social et de ses privilèges, il tisse en même temps un fil rouge humaniste, fait d’opinions modérées, de sensibilité et de bon sens, qui se trouve en contraste évident avec un monde barbare, raciste, négrier. C’est donc sa voix presque “off” qui incarne ce fil rouge de résistance : un véritable contrepoids aux cris d’une société déterminée par l’injustice et l’exploitation de l’homme.

La mission que Constantin et son fils apprenti doivent accomplir (ramener un esclave qui s’est enfui) rencontre plusieurs obstacles et conduit à plusieurs détours, ce qui fait la tension dramatique de l’aventure. Mais cette tension n’explosera jamais, car les risques ne deviennent jamais des accidents, et la mission est enfin accomplie. La vraie _katastrophê_ du film se situe donc plutôt à la fin, quand les avis humanistes de notre héros se heurtent à la loi brutale du boyard, qui le fait taire violemment. La ruine de la parole constitue la ruine de la résistance humaniste.

Le film apparaît donc comme une flèche sans retour, où la seule vérité est celle de l’esclavagisme et du racisme, qui affecte tout, surtout le profond des âmes. De ce point de vue, _Aferim!_ nous apprend la tragédie des âmes conscientes de leur mal, contraintes à l’alternative entre révolte violente et humiliation face à l’impossibilité d’un compromis non révolutionnaire. Cette tragédie plonge amèrement dans le sarcasme qui, avec un bon “bravo !” – “aferim !” – conforte et motive la voix (humaniste ?) de Constantin, un homme qui se retrouve finalement en échec.

_Aferim!_ n’est pas un film historique, mais clairement universel, et sinistrement contemporain, car la tragédie qu’il raconte touche tous ceux qui, malgré leurs bonnes intentions, se font complices de la barbarie de l’esclavage. Et qui, dans notre société néocolonialiste, peut vraiment se dire étranger à cette barbarie ?

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: April 23, 2016

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